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University of Toronto
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LORÉDAN LARCHEY
GENS
SINGULIERS
Castellane,
Chodruc-Duclos,
Egerton,
Pierre le Grand,
Malherbe,
Berbiguier,
Lamothe,
Bertron,
Brunoy,
Condé,
Gnyard,
Marey-Monge,
Qrïmod,
Santéuil,
Danielo,
Journet,
Souworow,
Saint -Cricq,
Doudeauville.
Lutterbach.
PRIX
2 FR, 50 < •
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autorisée pour tous les journaux qui ont traité
itqc la Société vie- gens de lettrée.
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GENS SINGULIERS
Paris. — Imp. Emile Voitelain et Cie, r. J.-J. Rousseau, i5
LOHKDAN LAIiCIIKY
GENS
SINGULIERS
Castellane,
Chodruc- Duclos,
Egerton,
Pierre le Grand,
.Malherbe,
Berbiguier,
Lamothe,
Bertron,
Brunoy,
Condé,
Guyard,
Marey-Monge,
Grimod,
Santeuil,
Danielo,
Joli met.
Souworow,
Saint -Cricq,
Doudeauville,
Lutterbach,
PARIS
!•'. HENRY, 12, GALERIE D'ORLÉ \\s
PAl US-ROI KL
A M . EDMOND POIN1 EL
Directeur du Monde illustré
Dans le monde du journalisme connue dans les
autres, on repèle volontiers que, sans relations, il
n'est possible d'arriver a rien.
Grâce à vous, Monsieur, j'affirmerai désormais
que ce dicton, désolant pour les travailleurs casaniers,
Souffre des exceptions heureuses, car. sans m'avoir
jamaisvu. vous ni' ave- appelé a la Rédaction du journal
OÙ les notices qui composent ce livre ont paru pour la
première fois.
Je ne fais donc que remonter de l effet à la cause
en vous priant d'agréer la seule dédicace que je me
SOÏi permise eu ma vie littéraire: une vie déjà
longue de quinze années.
Me sera-t-il permis d'ajouter que les sentiments
d'estime inspires par votre personne doublent encore
le plaisir que V auteur éprouve a se déclarer ici
1 otre reconnaissant
LORÉDAh l.WCll!-)
1 1 décembre [807.
V11J AVANT- PROPOS.
de toutes dates. Si l'accueil qui leur est fait permet
de faire marcher ma réserve, alors seulement pour-
rai-je, avec quelque certitude, aborder le côté psv-
chologique qu'on ne saurait négliger dans l'étude
d'un semblable sujet.
Sinon, il me restera du moins le plaisir d'avoir
évoqué, en temps utile, la mémoire des hommes
qui ont eu le courage de leur originalité. De tels
souvenirs ne sauraient être trop rappelés à une so-
ciété comme la nôtre, qui marche à si grands pas
vers l'absolu dans l'uniformité.
A la seconde moitié de ce siècle, il paraît, en effet,
réservé de justifier une définition qui n'a point vieilli,
bien qu'elle ait au moins trente ans :
« Les Français sont comme ces vieilles pièces de
monnaie qui, à force de passer de main en main,
ont perdu leur empreinte et leur millésime. »
MM KCKS Cf)\>! Il I ! -
I.k m Mti'cn m m Casi ii.i. \m . I'. i - 1 o. — Figaro : Jeux anecdotes
(p. 3 et m . Le rc-'tc est Jù à des renseignements parti-
cu liera«
Egerton. I'. 11-20. — Chronique indiscrète du dix-neum
siècle (par l.ahalic. Regnault-Warin et Roquefort . Paris,
i ia5, in-*. — Un bon article public par Yillenavc dans la
Bfoffrwpnte Mickastd.
Malherbe. P. a 1-28.— Let Historiette» Je Tallemant Dca Réaux
et les Œuvres Je Racan.
M. ni. I. \.\ioi m:, p. sg 3o.
M. m. I'.im \<>\ . I*. îi-i<). — Mémoires secrets Je Bacbaumont*
Jeanne-i S.unl-1 1 1 laire : BrWSMJy et RM environ-, Paris.
1 s |u. in-13.
Adolphe Guyarp. I'. m a i?.- lettre 1 i\ aux gens de I
tejr. Paris, 1 863, quatre Ln-i 2.
(jrimod ni 1 \ Retniere. I'. \'< i <• \ — Mémoires secrets Je
1 aaumont. Souvenirs de Jeux anciens militaires (pair
M. de Fortia). P ri 1817, tn-12. — P. Lacroix. Histoire
des mystificateurs ( journal le Pays). — Monselet. Ori
naux du dix-huitième siècle. Paris, Michel Lévy, h
h wim ■>. i'. 6 | ■
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M. DE DOUDEAUVILLE. P. 82 à 87.
Chodruc-Duclos. P. 88 à 98. — L'Homme à la longue barbe
(par EhçagarayetAmic). Paris, 182g, in-8. — Les Fous cé-
lèbres. Paris, Renault, 1 835, in-12. — Encyclopediana,
Paulin, 1843.
Pierre le Grand. P. 99 à 118. — De Stœhlin. Anecdotes sur
Pierre le Grand, trad. Perrault et Richou. Strasbourg,
1787, in-8. — P.-Aug. Galitzin. La Russie au dix-huitième
siècle. Paris, Didier, in-8. — Duclos. Mémoires se-
crets.
Berbiguier. P. 119 à 126. — Les Farfadets ou tous les démons
ne sont pas de l'autre monde. Paris, 1822, trois in-8. —
Les Fous célèbres. Paris, Renault, i835, in-12.
Bertron. P. 1 27-1 36. — Ses Œuvres. — Revue anecdotique,
ancienne série.
M. le Prince. P. 137 à 14.5. —Mémoires de Saint-Simon. —
Mémoires du duc de Richelieu. Paris, 1829, in-8 (rédigés
par Lamothe-Langon, d'après les Mémoires publiés par
Soulavie).
Le général Marey-Monge. P. 146 à 149.
Swteuil. P. i5oà 172. — Dinouart. Santoliana. Éd. de 1764.
— Souvenirs du président Bouhier. Paris, 1866, in- 12.
5 OU H CES CONSUL! E \)
.h w Joi km i. P. 173 .1 i85. — Charapfieury.
2* édition.-— Chant harmonient de Je. m JourneL Préface
— Revue anecdotique. Ancienne série.
Saint-Crioq. P. 186 à 197. — Journaux : le Figaro, Li Semant *,
le Diable boiteux Je 1857, /a Cadette de Pari», — Roger de
Beauvoir. LesSoupeurt démon temps (journal i Etincelle,.
— Ch. Yriarte. /.es Célébrités de la rue. Pari-. 1
in-S.
LuTTK.uiiAcii. P. 198 à 216. — Se- Œuvres.— Revue anecdotique,
ancienne série.
I. ES
GENS SINGULIERS
LE MARÉCHAL DE CASTELLAM
Fidèle à mon titre, je ne verrai, dans le maréchal
deCastellane, que ses singularités. Elles étaient, on
le sait, compensées par des qualités précieuses. On
peut dire que, s'il n'eut pas l'occasion de diriger
une grande guerre, le maréchal savait, ce qui est
beaucoup, former des troupes capables de la sou-
tenir. Tous ceux qui ont fait la Longue et dure cam-
pagne de Crimée savent qu'un régiment arrivé de
l'armée de Lyon était plus aguerri que tout autre.
Très-probe, très-solide en amitié, sous une appa-
rente sécheresse, le maréchal se recommandait
aussi par une indépendance complète, un dégage-
ment absolu de toute intluence, de toute coterie. Il
ne connaissait que son devoir, et il ne voulait rele-
\er que du principe devant lequel il taisait [mer ses
inférieurs.
En lait d'excentricité, sa réputation est laite.
Néanmoins, qu'on ne s'attende pas à \oir mettre à
sa charge des bizarreries énormes. Grâce a des in-
LE MARECHAL
formations minutieuses, j'ai pu me dispenser de re-
produire ici plus d'un conte fait à plaisir, comme
celui du maréchal prenant son bain avec un cordon
de la Légion d'honneur en fer-blanc, pour ne pas
se séparer de ses insignes. La première édition de
ce ridicule date du dix-huitième siècle; on la re-
trouve dans les Mémoires de Bachaumont.
C'est le commandement de l'armée de Lyon qui
a surtout mis en relief le grand mobile du maré-
chal, c'est-à-dire son invincible attachement à tout
ce qui pouvait rehausser l'esprit militaire en un
temps où il était fort menacé.
De là sa préoccupation excessive de l'uniforme.
En garnison dans une grande ville, les officiers se
sécularisent volontiers, et, en dehors du service,
l'habit bourgeois est presque toujours toléré. Le
commandant de l'armée de Lyon réagit contre cette
coutume d'une façon telle que ses exigences sont
restées fameuses. Les généraux eux-mêmes ne pu-
rent plus, selon leur habitude, soustraire leurs
chapeaux galonnés et leurs écharpes d'or à la ba-
dauderie du vulgaire. S'ils étaient en route, il fallait
rester confiné tristement dans une chambre d'hôtel
ou montrer aux curiosités lyonnaises une paire d'é-
paulettes étoilées de plus. Et comme, en fin de
compte , il n'est pas défendu d'aimer l'étude de
mœurs à tous les âges et dans tous les grades, on
vit parfois des officiers très-supérieurs confondus
avec de simples pierrots dans les bals masqués de
i'Alcazar.
1 1 I . I \ . I I I . I \ J
Ali besoin, le mjreeli.il (.lisait la police lui-même.
On rapporte que, certain jour, il hei.i un officier en
e de chambre secondé mu- le balcon ch
le ire : ,.
Capitaine, descendez Je mite] j'.ii a vous
parler, o
Le candide capitaine descend bien rite s;ms chan-
ger Je costume, et il s'entend donner huit jouis
J'arrèt pour avoir paru en cobe Je chambre sur la
\ ' ie publique.
Au fond, ce capitaine était un maladroit. Bien
qu'il ait vivement excité la commisération publique,
son sort m'émeut moins que celui des innocentes
victimes Je la police féminine du maréchal —
Le-ci faisait rage. Fidèle aux traditions Ju siècle de
Louis \\ '. M. Je Castellanc avait recruté quelques
agents parmi les temmes Légères; leur oeil améri-
CStil était particulièrement chargé Je dépister les of-
ficiers en contravention. Vénus trahissait Mars dès
que celui-ci abandonnait son casque.
TOUS les matins, cette brigade Je sûreté armait
au rapport, et les jours d'arrêt Je pleuxoir comme
grêle sur les délinquants.
Derrière beaucoup de ces délations, il y avait, on
n Joute bien, une petite \ engeance, quand i!
avait pas Je mensonge. Ceus qui se sentaient le plus
injustement trappes accouraient demander justice.
» Monsieur le maréchal, |e VOUS assure que...
— Onvousavuen bourgeois.
Qui m'a \u. .le Jeman le une confrontation. ■»
LE MARECHAL
Confrontation impossible, — car souvent la dé-
nonciation partait d'une bouche qui, la veille, avait
joué un tout autre rôle. Le maréchal s'en tirait
alors en demandant un serment solennel qu'on lui
donnait plus ou moins.
A la fin, le scandale finit par devenir tel, que des
explications sérieuses furent demandées à M. de
Castellane par le sénateur Vaïsse.
Lorsqu'il allait à Paris, le maréchal endossait
cependant une tenue de pékin, mais il partait en uni-
forme dans son wagon spécial et ne changeait d'ef-
fets qu'en franchissant la limite de son commande-
ment.
Le maréchal payait bravement tribut à son rè-
glement. Il était inséparable de ses décorations, de
son chapeau à plumes blanches, de son habit
brodé, et même de ce bâton que les maréchaux ne
portent guère ailleurs que dans leurs portraits.
Une visite non officielle ne retranchait rien du cé-
rémonial accoutumé; seulement, il se contentait de
confier le fameux bâton à un officier qui l'attendait
à la porte.
Non content de ressusciter le port du bâton de
commandement, le maréchal avait fini par lui faire
accomplir des exercices particuliers. Ainsi, aux
jours de grande revue, quand les officiers généraux
et supérieurs placés sous ses ordres défilaient à la
tête de leurs corps respectifs, il répondait au salut
de chacun en faisant bondir adroitement son bâton
dans sa main. Le saut était proportionné à l'im-
DE CASTELLANE
portance du grade, et rappelait, dans des propor-
tions infiniment restreintes, les évolutions savantes
cj uc les tambours-majors de la grande école font
exécuter à leurs cannes.
J'ai dit que le maréchal payait, le premier, tribut
à son règlement. — Ainsi, toujours à propos d'uni-
forme, OH lui soutenait qu'un officier revêtu des in-
signes de son grade pouvait être insulté ou attaqué
s'il passait seul dans un quartier suspect. Pour
mettre l'objection à néant, le maréchal partit seul
dans sa tenue la plus éclatante; il alla visiter, au
petit pas, la Croix-Rousse et les autres points si-
gnalés comme dangereux. 11 en revint intact et fort
d'un argument de plus.
On connaît aussi l'histoire de ce barbier démocra-
tique qui disait à un client :
» Ah! si je tenais (iastellanc comme je vous tiens,
son affaire serait faite. »
Le propos est rapporté au maréchal qui arrive
incontinent prendre place chez son futur bourreau.
« Allons! rasez-moil dit-il en se caressant le
menton, je suis curieux de savoir comment vous
vous y prendre/ pour me couper le cou. »
Le pauvre frater se contenta de L'écorcher... et
encore ce lut sans préméditation.
Tous les jours, il avait pris l'habitude d'aller se
promener à Hellecour; il s'v rendait à che\al, bien
que son quartier général tût tout voisin. I ne fois
arri\e, il mettait pied .1 terre et se promenait gra-
vement, escorte par une légion Je uamins qui
LE MARECHAL
n'avaient pas assez d'yeux pour le contempler.
Le maréchal se laissait faire...
Seulement, quand ses jeunes admirateurs le ser-
raient de trop près, il prenait les plus avancés par
l'oreille en disant :
— Va-t'en, toi! tu m'as assez vu!
En un jour de bonne humeur, il envoya toute la
bande à l'assaut d'une boutique de pâtisserie... et
il paya les frais du pillage. Les attroupements n'en
furent pas diminués, comme bien on pense.
Il faut dire que cette curiosité enfantine était
partagée par tous ceux qui le voyaient pour la pre-
mière fois. On ne saurait rendre l'impression pro-
duite par l'aspect de ce corps grêle, vrai squelette,
sur lequel habit et culotte plissaient à l'envi, par la
vue de cette tête décharnée, mais éclairée par deux
petits yeux brillant sous un chapeau à cornes posé
carrément en bataille comme celui de la gendarme-
rie actuelle et comme celui des anciens maréchaux
d'empire qu'il avait sans doute voulu prendre pour
modèle.
Lors de sa promenade quotidienne sur la place
Bellecour, — où, par parenthèse il avait l'habitude
de lorgner les dames d'excessivement près, — une
habitude invariable du maréchal était de placer une
pièce de cinquante centimes dans la main du sous-
officier chargé de tenir son cheval. Tous les sous-
officiers français n'acceptent pas de pourboire, mais
les plus blessés dans leur dignité se voyaient forcés
D I C A ST ELLA 7
de garder les cinquante centimes devant l'insistance
de M. ^e Castellane, qui disait alors :
« Vous en ferez ce que tous voudrez. »
Il eût rougi de (aire des économies. La dé;>
était pour lui une des fonctions de son grade.
A Lyon, ses bals étaient tort beaux, mais ils se
distinguaient par une étrangeté digne de trouver
plus d'imitateurs. Ils commençaient de lionne heure
et finissaient à minuit. Pas une minute de grâce I
On éteignait les lustres, et. malgré les prières des
jolies femmes, on taisait évacuer les cotillonneurs
récalcitrants.
Autre détail. Quel que fût le nombre de ses invi-
tés, le maréchal n'admettait jamais qu'on se présen-
î 11 sans lettre d'admission. Fùt-on amené par son
meilleur ami, tïit-on connu déjà de lui-même sous
les meilleurs rapports, on était sur d'être mis sè-
chement à la porte.
Vis-à-vis des dames, la munificence du maréchal
se manifestait par des dons bizarres, composes in-
variablement de petits foulards et de bfitOOS de
sucre de pomme qu'il tirait de sa poche, et qu'il of-
frait avec un<.- grâce parfaite.
Il \ axait des bâtons de diverses grosscurt selon
les grades des maris.
Qu'est devenu le manuscrit des mémoires du ma-
réchal de Castellane? Ils existaient bien réellement
de son vivant, car leur héros les emportait volon-
tiers chez ses intimes pour en lire un ebapiti .
l'occasion. Tous les actes de s.i y\ç \ étaient e\
8 LEMARÉCHAL
ses avec une franchise militaire, et, comme le ma-
réchal avait été housard et grand ami des dames, il
se livrait parfois à des confidences dont la lecture
était mal placée dans certains salons peuplés de
jeunes filles. Mais le lecteur n'y regardait pas de si
près, et il fallait pour l'arrêter toute l'autorité des
mères de famille.
L'esprit gaulois se reflétait aussi dans sa conver-
sation d'une façon parfois un peu vive. Il arrivai
même que le geste remplaçait la parole. Toutes les
dames ne s'en accommodaient pas.
Chez Mme Z , — ■ à un dîner de cérémonie, —
le maréchal laisse choir sa serviette; il plonge la
main sous la table pour la ramasser. Le mollet de
la maîtresse de la maison se trouvait, paraît-il, trop
près de la serviette, car Mme Z... sentit que le voi-
sinage avait des inconvénients. En femme d'expé-
rience, elle parut ne s'apercevoir de rien. Seule-
ment au dîner suivant, elle prit ses mesures, et dès
que la serviette du maréchal tomba, un domestique
aposté la remplaça respectueusement. Cette atten-
tion délicate démonta le maréchal qui dit d'un air
assez maussade :
« En vérité, madame, c'était inutile. J'allais la
ramasser.
— Par exemple, c'est ce que je n'aurais pas souf-
fert. Vous êtes coutumier du fait et, si agile que
vous soyez, je me rappelle que vous êtes resté la
dernière fois beaucoup trop longtemps en route. »
Comme tout homme né, il y avait certains man-
D E CA ST E LL A
que* d'éducation auxquels le maréchal ne pardon-
nait pas, si peu importants qu'ils tussent. Parmi les
notes particulières d'un officier peu éle\e, il mettait
par exemple :
.1 table, il coupe son pain avec son couteau.
11 me revient, à ce sujet, une plaisante histoire.
I n brave officier, appelé un jour à la table de
M. de Castellane, s'était mis en devoir, sitôt assis,
d'obéir à certaines habitudes de propreté, admissi-
bles seulement au restaurant. Armé de sa serviette,
il avait saisi son verre et il l'essuyait minutieuse-
ment, lorsque le maître de la maison remarqua ce
manège.
« Faites changer le verre du capitaine *" ! » dit-il
au maître d'hôtel.
1 /ordre s'exécute.
A peine le soigneux "* a-t-il repose son hanap
qu'il le voit en effet remplace par un autre. 11 res-
saisit sa serviette et il en joue de plus belle.
« Vous ne donne/ donc que des verres sales au
capitaine '" , murmure le maréchal... Allons! laites
changer! »
Même maii(eu\re... Même surprise et même obs-
tination de notre essuveur.
1 .e maréchal ne se lasse pas; il ordonne un troi-
sième changement*
Pour le coup, le méticuleux '" n'\ lient plus et se
retournant vers le valet au moment où celui-ci vient
de lui glisser son quatrième \ erre, il s 'écrie indigné :
\h çà! "n veut donc me donner a essuyer tous
les verres de la maison
IO LE MARECHAL DE CASTELLANE.
Un trait d'esprit pouvait seul désarmer la rigueur
militaire du maréchal. Je dois rappeler à ce sujet
le fait suivant qui est resté célèbre.
On sait combien M. de Castellane prenait la pe-
tite guerre au sérieux. Tous ses hommes devaient y
mettre autant d'ardeur que si on avait eu l'ennemi en
face. Pendant un simulacre de siège du fort de la
Vitriolerie, on prétend qu'il envoyait chaque jour
au ministre les rapports les plus minutieux de ses
opérations, citant les corps qui s'étaient fait remar-
quer par leur aplomb et leur vigueur.
Un jour, revenant de la tranchée par une cha-
leur excessive, peu satisfait d'ailleurs de la conduite
des assiégeants qui lui semblaient mollir, il avait
distribué à droite et à gauche quelques bonnes
bourrades. Tout à coup, deux voltigeurs lui appa-
raissent à l'ombre d'un arbre sous lequel ils goû-
taient, mollement étendus, les douceurs de la posi-
tion horizontale.
La vue de ces lâches révolte le maréchal qui crie
d'un ton courroucé :
« Que faites-vous là? Pourquoi n'êtes-vous pas
au feu avec votre compagnie?
— Pardon, excuse! mon maréchal, fait un des
voltigeurs... que nous sommes ici pour faire les
morts. »
Le vieux guerrier ne put s'empêcher de rire, et
les deux morts rejoignirent leurs camarades sans
être suivis par huit jours de prison.
S l l< FRANCIS EGEKTON.
SI R EGERTON
Sir Francis Henry Egerton fut l'un des premiers
Anglais qui établirent à Paris cette belle réputation
d'excentricité si bien méritée depuis par nombre de
ses compatriotes.
Avant d'occuper L'hôtel de Noailles-, où il mourut,
sir !• rancis, — car on l'appelait ordinairement ainsi,
— logeait à L'hôtel Richelieu, carrefour Gaillon.
Mû p.ir un esprit d'ordre qui a SOU bon coté, il
faisait chaque matin appeler ses trente \aletset sou
bote. Gages et lover leur étaient paves séance
tenante, ainsi que la dépense de la veille.
Très-intelligent sous beaucoup de rapports, sir
I' rancis paraissait imbu des préjugés du moyen
on Ton taisait en règle le procès d'une truie coupa-
ble d'avoir dévoré un entant. I a matin, te cheval
de son cabriolet s'abat. Kn proie à une indignation
concentrée, sir l-'rancis se recueille a\ec la gra>
<\'u\\ président de cour, puis il notifie, dans la rue,
son arrêt au cocher :
12 SIR FRANCIS EGERTON.
« Pendant un mois, cet animal sera privé de
l'honneur de me servir. Ramenez-le à l'écurie, dont
vous boucherez tous les jours, afin que l'ennui
ajoute encore à la punition que je lui inflige ! »
Et, sans vouloir remonter dans le véhicule, sir
Francis alla dans un restaurant voisin attendre
l'arrivée de sa calèche.
Longtemps , il eut la passion des roquets.
Armés d'un collier d'argent à double rang de gre-
lots, ils avaient leurs grandes entrées au cabinet
et au salon; ils figuraient dans toutes les prome-
nades du maître. C'était un spectacle réjouissant de
voir deux valets de chambre guider milord jusqu'à
la portière de sa voiture, tandis que quinze grands
laquais, chacun portant un chien sur les bras, ve-
naient tour à tour le placer aux côtés du maître.
Deux de ces bêtes étaient chéries entre toutes,
elles avaient nom Bijou et Biche. Seules, elles pou-
vaient se vanter d'avoir été admises à la table sei-
gneuriale. Insigne honneur qui devait être suivi
d'une non moins éclatante disgrâce !
Sir Francis dînait seul. Ennuyé de ne point voir
ses commensaux ordinaires , il ordonne de faire
asseoir Bijou et Biche. Deux valets attachent la ser-
viette des invités et veillent à ce qu'ils aient leur
part de chaque service. La chère fut abondante, et
nos deux roquets se gorgèrent, comme deux ani-
maux qu'ils étaient. Poussé de nourriture, Bijou ne
tarda guère à ressentir un besoin des plus impérieux.
SIR FRANCIS EGERT ON. I i
Comme toujours et comme partout, les valets
détestaient ces favoris auxquels, en arrière du maî-
tre, ils donnaient plus de coups que de caresses.
Or, les préoccupations pénibles de Bijou n'avaient
pas échappé à son malicieux serviteur, qui, au lieu
de l'emporter, lui serra méchamment le ventre SOUS
le prétexte de le remettre d'aplomb sur son fauteuil.
A cette pression fatale, Bijou ne frit plus maître
de se contenir... Un hurlement plaintif lui échappa
et son siège tut... complètement deshonoré.
Comment donner une idée de la colère de sir
Francis! Il demande un fouet de poste et tombe sur
ses invités saisis d'effroi. Ceux-ci se coulent sous la
table, et, grâce à L'exiguïté de leur taille, grâce aussi
aux jambes paralysées de leur maître, ils échappent
au châtiment.
Épuisé, sir Francis se laisse retomber sur son
fauteuil, en demandant sa consolation. Cette COItfO-
latitm était un vaste llacon rempli de madère sec.
Trois ou quatre verres de ce liquide généreux le
ramènent à des sentiments plus humains. Cepen-
dant, justice sera faite, mais au lieu d'être, selon
leur attente, armes du fouet vengeur, les laquais
reçoivent L'ordre d'appeler le tailleur de l'hôtel et
d'apporter le galon qui distingue la li\ rée de milord.
Le tailleur accourt. 11 est introduit.
« Vous VOyei ces deux insolents, dit sir F rancis
en indiquant Bijou et Biche, prenez-leur mesure
d'une Livrée. Qu'elle soit faite pour demain !
— Mais, milord.
14 SIR FRANCIS EGERTON.
• — Point de réplique!... Ces drôles ont osé me
manquer... Ils porteront l'habit jaune et la culotte
rouge de mes valets. Ils resteront avec eux à l'anti-
chambre. Je les prive pendant quinze jours de l'hon-
neur de me voir. »
La punition fut exécutée de point en point.
Un jour, sir Francis manifesta l'intention de
voyager. Ses équipages furent mis en état avec au-
tant de soin que s'il eût été question de faire le tour
du monde. Enfin , on se mit en route. Mais à la
première halte, qui était Saint-Germain, le dîner
servi à milord lui parut si détestable qu'il fit rebrous-
ser chemin au postillon, et revint coucher à Paris
— d'où il ne sortit plus depuis.
Les douceurs de la propriété allaient d'ailleurs
lui rendre la grande ville plus chère que jamais.
L'hôtel de Noailles avait été mis en vente. Sir
Francis le paya huit cent mille francs, et il s'y ins-
talla si bien qu'il ne voulut plus le quitter. Plus tard,
on fit tout pour l'en déposséder. Il fut inébranlable.
Aux Cent-Jours, un ministre de l'Empereur vou-
lut s'installer à l'hôtel de Noailles. Sir Francis pro-
testa devant Napoléon qui fit droit à sa requête. De
même il refusa jusqu'à sa mort, d'élever au bout de
son parc, qui touchait à la rue de Rivoli, une maison
qui fût en harmonie avec l'ordonnance monumen-
tale de cette voie nouvelle.
Après Waterloo, ce fut un autre embarras. On
prévint sir Francis qu'il eût à loger le prince de
SIR M< \ N < I I EGERTON.
Cobourg. Sir Francis m s'en étnul pas. Seulement .
il donna l'ordre à ses gens de retenir le prince M
bai de l'escalier en disant qu'il tenait à le recevoir
lui-même.
Les instructions furent suivies. Pan d'instants
a pics l'arrivée du prince, sir Francis parut en eflei
sur la dernière marche de son grand escalier. Apres
les saints d'usage, il prononça ces paroles :
Dans ma jeunesse, j'ai parcouru toute l'Alle-
magne. Les princes de cette faste contrée m'ont tait
accueil à leur cour. Je voyageait comme doit le
taire un bon gentilhomme anglais, a\ec une suite de
six voitures et de vingt domestiques, le ne logeais
que dans les auberges où je pavais commeun homme
de mon rang... Prince, je me souviens d'avoir dîné
avec \otre père, mais j'aurais rougi de me présenter
chez lui si je n'v avais pas été invité. Je suis étonne
d'apprendre qu'un homme comme VOUS vienne ÎCÎ
s'emparer de ma maison... Je n'aurais jamais attendu
cela Sun GoDOUrg ! »
Son discours terminé, sir Francis tit une saluta-
tion nouvelle et reprit avec dignité le chemin de
appartements, tandis que, déconcerte par cette ré-
ception singulière, le prince prenait poliment le
parti de la retraite.
I n aide de camp de l'empereur de Russie BC
tarde pas à succéder au prince allemand, mais il ne
se montre pas aussi lacile. Il persiste et menace
d'employer la force. Sir Francis harangue de plus
belle:
10 SIR FRANCIS EGERTON.
« Je ne me serais jamais attendu à de pareils pro-
cédés de la part d'un gentilhomme russe. Vous
n'êtes plus qu'un brigand à mes yeux. Attendez-
vous à devoir faire le siège de cette maison. Je vais
en faire fermer les portes et me rendre sur le bal-
con avec tous mes gens. Nous serons armés de
fusils. Je passe pour excellent tireur et je saurai vous
reconnaître. »
L'affaire s'arrangea encore , car on savait que sir
Francis était homme à risquer sa vie , comme il le
disait. Il y gagna d'être le seul riche propriétaire
qui ait été, en ces temps difficiles, exempt de loger
des étrangers.
Ses dîners étaient renommés pour leur magnifi-
cence. Mais n'oublions pas de dire que le menu
comportait invariablement un plat de pommes de
terre bouillies à l'eau et un morceau de bœuf salé
d'Irlande, 'plat national dont sir Francis vantait
toujours la saveur et auquel ses invités ne man-
quaient point de toucher par courtoisie.
Les convives de sir Francis furent d'abord choisis
dans l'élite intellectuelle du monde parisien. Le
nombre s'en réduisit bien vite, car l'amphitryon ne
mettait pas son monde à l'aise. Ses manières
étaient brusques, il s'impatientait à tout propos et,
bien que bon philologue, il se faisait difficilement
comprendre.
Très-courtois d'ailleurs, il ne manqua jamais de
rendre une visite due. Seulement, sa paralysie don-
nait à cette visite une tournure particulière. Il ar-
si K FRANCIS EGXRT< 17
rivait à la porte dans sa voiture de gala. Le cocher
arrêtait les chevaux, Le valet de pied ouvrait la por-
tière et le chasseur recevait des mains de sir Francis
une carte de visite sur laquelle étaient écrits ces
deux mots : En personne.
I ne fois Cette carte remise à son adresse, la vi-
site était censée faite et la voiture repartait au trot.
Tout infirme qu'il était, sir Francis trouvait en-
core moyen de fêter la Saint-Hubert. Son capitaine
des chasses achetait quelques centaines de lapins
dans la banlieue, pareil nombre de pigeons et de
perdreaux chez les oiseleurs, et on lâchait le tout
dans les trois arpents du parc de l'hôtel. Vêtu
d'une \este. de culottes de peau, de longues guêtres,
armé de sa carnassière et de ses poires à poudre, le
chasseur paralytique tirait, appuyé sur trois pi-
queurs, dont deux maintenaient son corps dans
une position verticale, tandis que le troisième sou-
tenait les bras à l'instant du feu. Chaque coup heu-
reux était annoncé à son de trompe par deux autres
piqueurs.
Après deux heures de carnage, tous les tireurs
rejoignaient un pavillon de l'hôtel appelé, pour la
circonstance, le rendez-vous de élusse. Là, chacun
prenait sa part d'un déjeuner magnifique, exclusi-
vement compose de gibier et de poisson. Fuis, des
tant. 1res nom elles annonçaient la seconde partie
des exercices, et on recommençait de plus belle à
massacrer ces pamres oiseaux dont les ailes étaient
coupées et ces lapins domestiques qui se precipi-
iS SIR FRANCIS EGERTON.
taient dans les jambes des chasseurs au lieu de les-
fuir.
Le soir, il y avait un second repas de gibier, sans
préjudice d'une belle bourriche offerte à chacun
des assistants... en attendant la Saint-Hubert de
Tannée suivante.
De toutes ces excentricités, il ne faudrait pas con-
clure que lord Egerton fût un fou. C'était, au con-
traire, un homme dont la science était peu ordi-
naire. Il possédait beaucoup de langues; il était
surtout bon helléniste; sa traduction de YHippo-
lyte d'Euripide est encore estimée. Toujours oc-
cupé du soin de parfaire ses œuvres, il les faisait
tirer à très-petit nombre, les distribuait seulement
à certaines personnes, sans en permettre la vente,
et il ne manquait pas d'écrire sur chaque exemplaire
d'une seconde édition : La première est bonne à
brûler.
La fortune de lord Egerton permettait tous les
caprices, car il avait, à sa mort, soixante-dix mille
livres sterling (dix-sept cent cinquante mille francs
de rente).
Exilé de Londres à la suite d'une affaire scanda-
leuse, il n'avait perdu cependant aucun des grands
bénéfices que lui valait sa position dans le clergé
anglican. S'il ne recevait jamais de compatriote, il
n'en conserva pas moins un vif amour pour son
pays, qu'il dota par testament d'une bibliothèque
superbe et complètement installée, laissant en outre,
vingt-cinq mille francs par an pour les frais d'en-
si K \ h \ \ i : I E4ERTOM. i<»
tretien et cinq mille trancs d'appointements pour
le conservateur..
La collection d'autographes et Je pièces origi-
-ji.i Je < Je cette bibliothèque axait une renommée
européenne. Llle axait été formée a Paris même par
lir 1- rancis, que son immense re\enu mettait .!
même Je ne manquer aucune occasion, Yillenaxc
affirme l'avoir vu payer i5 guiaées un billet écrit
par Marat Jans la baignoire ou il venait d'Être
trappe, ("est ainsi que beaucoup Je recueils précieux
pour L'histoire Je notre Jiplomalie ont passé à l'é-
tranger, car, par une autre singularité, notre collec-
tionneur ne conservait rien Je ses acquisitions. Dès
qu'il avait assez Je pièces pour former quelques vo-
lumes, il les taisait aussitôt passer en Angleterre.
(l'est ainsi que nous axons perdu les procès-ver-
baux des Etats de Blois, La correspondance d'1 Lenri IV
et d'Elisabeth, et celle Je presque tous les ambas-
sadeur i Je I ,ouis XIV.
Le catalogue seul du musée Egerton se compose
Je 60 volumes in-folio. Trois articles Je ses statuts
méritent d'être mentiomn
<» i() Aucune pièce ne peut sorjr présentement ^\u
musée, fût-ce pour sir Francis lui-même;
«20 Quiconque voudra taire des recherches rendra
compte Je son but aux conservateurs;
<• 3° Les curieux ne seront point admis. On ne
communiquera aucune pièce .1 l'auteur d'un roman
ou Je tout autre écrit aussi futile; lesgensde lettres
qui affirmeront sous serment qu'ils écrivent L'his-
toire, auront seuls droit aux communications. ■
SIR FRANCIS EGERTON.
Entre autres particularités du testament de sir
Francis, on remarquait une somme de deux cent
mille francs à partager entre l'auteur et l'éditeur du
meilleur ouvrage sur la bonté, la sagesse et la puis-
sance de Dieu prouvée par les monuments de sa créa-
tion. Il y avait aussi, pour toute sa valetaille, des
legs qui devaient n'avoir pas d'effet s'il succombait
assassiné ou empoisonné.
Il mourut de sa belle mort, le 12 février 1829, et
un corbillard attelé de quatre chevaux reconduisit
en Angleterre ce pseudo-Parisien.
M \ f. H I \< B E. 2 r
MALHERBE.
Oui, Malherbe le pur, .Malherbe le classique, le
Malherbe de Boileau pour tout dire, fut un homme
très-singulier, et il mériterait d'être dénoncé comme
tel, rien qu'à cause du mépris qu'il affectait pour la
valeur de son talent, L'n jour, Bordier se plaignait
chez Racan de l'insuffisance des encouragements
donnés aux lettres. Il paraît qu'on n'a jamais né-
glige de se plaindre de ces choses-là.
■< Sottise, monsieur! — interrompt Malherbe, —
peut-on taire métier de rimeur pour en espérer
autre chose que son propre divertissement! l'n
bon poète n'est pas plus utile à l'Etat qu'un bon
joueur de quilles. »
I .a société française n'avait cependant guère plus
de <,\cux siècles devant elle pour \<>ir un poète à la
tète du gouvernement. Quelle mine eût faite le vieux
Malherbe en voyant Lamartine '
Du reste, l'Etat semble s'être tait un plaisir ma-
lin de contredire Malherbe. Lue seule ode au roi
MALHERBE.
partant pour le Limousin lui valut mille livres de
pension, l'entretien d'un cheval, d'un laquais, ainsi
que la table du premier gentilhomme de la chambre,
M. de Bellegarde. — C'était de la copie bien payée.
Quant au métier de rimeur, on doit dire que si
c'était un divertissement pour Malherbe, il savait le
faire durer d'une étrange façon. Le maintien défi-
nitif d'un mot lui. représentait au moins deux jours
de méditations ; après l'achèvement de cent vers ou
de deux pages de vraie prose, il déclarait qu'il fal-
lait dix ans de repos.
Tallemant Des Réaux et Racan, qui sont ici mes
autorités, s'accordent à dire que trois années furent
employées à la confection d'une certaine ode au
président de Verdun sur la mort de sa femme. Plus
vif en besogne, celui-ci s'était remarié bien avant
l'achèvement de cette funèbre poésie, et ce fut
l'épouse nouvelle qui fut régalée des louanges de la
défunte.
Lorsque Malherbe voulut dédier une autre ode à
M. de Bellegarde, on assure qu'une demi-rame de
papier fut absorbée par l'élaboration d'une seule
stance.
Ce grand puriste n'en échappait point pour cela
aux critiques. Ceux qu'il reprenait l'épluchaient à leur
tour, et Des Yveteaux vint lui faire remarquer une
fois dans le vers : — Enfin cette beauté m'a la place
rendue — qu'il y avait un ma la pla d'une conson-
nance peu agréable à l'oreille.
Comme cela se passe d'ordinaire, le critique se
MALHERBS. 1 3
défendît en critiquant : — a Kt \oib, répliqua-t-il ,
irons avez bien vais pu ra bla la fia.
Moi? s*écrie Des Yvctsaux Vous m sauriez me
le prouver.
— Oui, poursuit le triomphant Malherbe, n'avez
VOUS pas écrit : — Comparable à la Jlamme...
La morl même lui fournit, dit-on, une dernière
occasion de faire briller sa sévérité. Une heure avant
d'expirer, il se réveilla comme en sursaut de l'état
léthargique OÙ il était tombe, pour reprendre un
mot incorrect échappé à sa garde. Son confesseur
lui en avant à SOU tour tait réprimande, Malherbe
dit qu'il n'avait pu s'en empêcher et qu'il axait voulu,
jusqu'à la mort, maintenir la pureté de la Langue.
Si sa religion grammaticale le fit toujours hésiter
avant d'écrire un mot, il tant convenir qu'il ne ta i -
sait jamais attendre lorsqu'il s'agissait de parler. S
reparties emportaient la pièce.
Au sortir du collège, un ne\eu lui rend Visite. Il
prend fantaisie à Malherbe de lui taire traduire
quelques \ ers d'( )\ ide. Le ne\eii patauge, et l'oncle
irrite lui l'ait ainsi entendre qu'a\ec ses neuf an I
classe, il n'est bon qu'à taire un soldat :
\e\eu, soyez vaillant, vous ne valea rien à autre
chose, n
Invité à dîner pat an uni, il arrive une heure tvam
les midi réglementaires, la porte lui est ouverte
24 MALHERBE.
par un domestique ganté. Malherbe le toise en de-
mandant :
« Qui êtes-vous, mon ami ?
— Je suis le cuisinier. »
Malherbe recule et s'en retourne en maugréant :
« Vertu-Dieu ! je ne veux point dîner chez un
homme dont le cuisinier porte des gants à onze
heures. »
à
Une fois à table, il n'en était point plus poli. Un
jour, Régnier l'amène chez Desporte qui court aus-
sitôt à sa bibliothèque et en rapporte un exemplaire
de ses Psaumes avec prière de l'accepter. Malherbe,
la cuiller en main, se contente de répondre qu'il a
déjà vu les vers et que le potage vaut mieux.
Le dîner fut froid, comme bien l'on pense. Si les
deux poètes desserrèrent les dents, ce fut pour ava-
ler, et ils se séparèrent pour ne plus se revoir.
A un autre repas, chez M. de Bellegarde , on sert
un faisan rôti, avec ailes, tête et queue au natu-
rel, selon la coutume. Malherbe se précipite sur ces
appendices et les jette au grand désespoir du maître
d'hôtel qui allait répétant : « Mais, monsieur, on va
croire que c'est un chapon.
— Eh ! mort-Dieu ! qu'on y mette un écriteau.
Malherbe n'eût donné aucun encouragement aux
cours de M. Stanislas Julien. On vantait devant lui
les talents de Gaulmin pour l'étude des langues
MALHERBE. 2 3
orientales. — « Il a tait le pater en carthaginois,
disait-on.
— Eh bien ! je vais vous réciter le credo en la
même langue. — Et il déclame aussitôt en un bara-
gouin de fantaisie*
— Vous nous moquez ! fait l'assistance étourdie.
— Je vous soutiens que c'est du carthaginois, ré-
plique Malherbe, et je vous délie de me prouver le
contraire. »
Certain président provençal avait tait sculpter une
méchante devise sur sa cheminée, et croyant avoir
t'ait merveilles, il disait a notre bourru : a Que VOUS
en semble ?
— C'est plus bas qu'il fallait la mettre.
— Comment plus bas! Dans le feu donc :
— Eh ! sans doute. »
11 faut dire que Malherbe avait en horreur les
Méridionaux. On s'en aperçut bien le jour ou M. de
Bellegarde lui envoya demander s'il fallait écrire
dépense ou dépendu.
« Dépensé est plus français, répondit-il; mais
pendu, dépendu et rependu, voilà ce qui convient le
mieux aux Gascons. «
Notez que le premier gentilhomme de la chambre
était du Midi et que Malherbe avait grand sujet Je
le ménager. Mais le roi lui-même, qui en ^.i qualité
de Béarnais, était un cousin de la Gascogne, ne le
taisait point reculer.
On le verra par le trait suivant*
I
20 MALHERBE.
La cour de France , — on aurait peine à le croire
aujourd'hui, — était divisée par une importante con-
testation. — Devait-on dire cueiller ou cueillère?
De notre temps on a tranché la difficulté en disant
cuiller, mais alors la langue indécise de nos femmes
de ménages était encore celle du grand monde.
Henri IV, et tous ceux de sa suite qui étaient
originaires des pays situés au-dessous de la Loire ,
tenaient pour cueillère , disant que le mot étant
féminin, devait avoir une terminaison féminine.
A cela, le parti contraire opposait le mot mer qui
se trouvait dans le même cas sans perdre Ye final.
Malherbe consulté se range du côté des gens du
Nord, et , comme le roi ne paraît pas bien con-
vaincu, il lui lâche cette belle semonce : — « Quel-
que absolu que vous soyez, vous ne sçauriez, sire,
ni abolir ni establir un mot, si l'usage ne l'autorise.»
On voit que les académiciens ont toujours fait un
peu d'opposition.
Malherbe avait une singulière manière de punir
son domestique. Il lui donnait vingt écus de gages
par an et dix sous par jour pour sa nourriture. —
C'était, dit Tallemant Des Réaux, honnêtement pour
ce temps-là. — Mais, quand il n'était pas satisfait
de son service, il lui tenait le discours suivant :
« Mon ami, qui mécontente son maître, mécon-
tente Dieu, et qui offense Dieu doit mériter son
pardon en jeûnant et en faisant l'aumône. C'est
pourquoi je vous retiendrai aujourd'hui cinq sols
pour l'expiation de votre péché. »
M A I.H } l< Bl . -7
Il fallait qu'au dix-septième siècle les valets cu>-
sent réellement du bon pour s'accommoder d'un
pareil raisonnement.
Si Mtlhwbe imposait l'aumône aux aunes, il ne
paraît pa> avoir prêche d'exemple. Quand un pauvre
lui demandait quelque charité en disant : t .le prie-
mi Dieu pour voua.
« Ehl repondaii-il , comment voulez-vous que
Dieu tasse attention à vos prières: Vous n'a\e/ pas
sur lui grand crédit. Regarda dans quel état il \ous
e. »
Sa fortune était d'ailleurs petite, et son mobilier
modeste. Il n'avait pas plus de sept chaises de paille
pour asseoir ses nombreux amis, et, quand elles
étaient toutes occupées, - car on aimait à venir
causer chez lui. • il n'ouvrait pas au\ survenants
et se contentait de crier bien haut :
c Attende/! il n'v a plus de chaises! »
Ull jour cependant, ii y eut festin au logis du
poète. Les sept chaises de paille furent occupées par
sept convives et rapprochées d'une table sur laquelle
fumaient sept chapons bouillis au gros sel : Un
chapon par tête! C'était tout le menu. Comme on
s'étonnait de cette ordonnance si simple et si pro-
digue, il s'expliqua :
« Que voulez-vous Vous gtes tous mes amis, et
vous ave/ tous droit aux mêmes égards. Pouvais-je
balancer vis-â vis de chacun entre l'aile et la cuissv
28 MALHERBE.
C'était un frileux célèbre. Il avait toujours les
jambes gelées et il en était venu à chausser telle-
ment de bas , que , pour n'en pas mettre plus à une
jambe qu'à l'autre, il les comptait, en laissant tom-
ber des jetons dans une écuelle. Une fois la jambe
gauche munie, il n'avait plus qu'à reprendre chaque
jeton pour venir à bout de la droite. — Ce mode était
compliqué. Sur les conseils de Racan, Malherbe le
simplifia en faisant broder sur chaque paire une
lettre de l'alphabet. C'était une sorte d'alphabet-
Réaumur, et, par un grand froid, on entendit Mal-
herbe se vanter d'en avoir jusqu'à l'L.
Et pourtant, Dieu sait s'il se chauffait! La vue
d'un foyer flambant le rendait fou , et , une fois , il
culbuta deux gros chenets qui représentaient, selon
la mode du temps, des satyres barbus, en disant :
« Comment ! ces gros bougres se chaufferont à
leur aise tandis que je meurs de froid. »
LE GÉNÉRAL Dl FANTAISIE. 2Q
LE GÉNÉRAL I)K FANTAIS1K
Jusqu'à l'année 1867, époque de sa mort, on a vu,
dans le centre de Paris, .se promener à pas lents un
\ ieillard étrange. Au premier coup d'œil 011 se disait :
Voici un officier général en petite tenue. — Puis,
on reconnaissait dans cet uniforme les plus bizarres
complications. Des ordres maçonniques se balan-
çaient sur sa poitrine. Une chaîne à laquelle pen-
dait une tabatière était passée en sautoir sur la tu-
nique; des bagues brillaient à tous ses doigts. Des
boucles ornaient ses oreilles, et lorsque par hasard
il otait son képi galonné, on voyait, 6 m\ stère!
une ferronnière ceindre cette tête chenue.
Serait-ce une nouvelle chevalière d'Eon? nous
étions-nous dit longtemps en suivant cet excen-
trique. Sa barbe blanche ne rendait pas la supposi-
tion probable. — Un hasard nous apprit enfin que
ce général fantastique s'appelait Félix de l.amothe,
qu'il était originaire de Mauheuge. En i s i S il avait
quitte le service de la France pour entrer à celui
des Pays-Bas; dès i8o5, il était sorti de lÉ'cole
JO LE GENERAL DE FANTAISIE.
de Saint-Cyr. Bien que n'ayant jamais atteint les
grades supérieurs, il eut plus tard l'innocente ma-
nie de se couvrir de décorations, et sa famille, qui
est fort honorable, avait obtenu, à ce sujet , une tolé-
rance d'autant plus possible qu'il s'agissait d'insignes
imaginaires.
Malgré son âge, M. de Lamothe était un flâneur
obstiné. Tous les jours, on le voyait appuyé sur sa
canne, descendre les hauteurs de la rue de la Fontaine-
Saint-Georges et aller jusqu'au Palais-Royal ; il ne
manquait pas un étalage d'estampes ou d'antiquités,
il visitait toutes les expositions de l'hôtel Drouot et
donnait un coup d'œil complaisamment régulier aux
boutiques de la galerie d'Orléans.
Il avait plusieurs espèces de tenues dont il variait
le port à son gré. Ainsi, pour les jours de pluie, il
portait un pantalon amarante garni de basane et un
shako recouvert de toile qui ressemblait à un frag-
ment de colonne cannelée. Force lui était aussi de
jeter sur ses belles épaulettes à étoiles un manteau
bleu ; mais pour compenser le sombre de ce vête-
ment , il avait imaginé d'en rehausser le col par une
grosse torsade d'or.
Dans la rue , il était peu de personnes qui ne se
retournassent pour voir une seconde fois M. de
Lamothe , mais les plus étonnés étaient sans con-
tredit les troupiers dont les figures peignaient une
artxiété comique, car ils ne savaient jamais s'il fal-
lait rendre à ce vieux chamarré les honneurs du
salut militaire.
M. I) E B R U H 0 Y. 3 I
m. nr: brunoy
Aucune légende ne lut plus exploitée que celle
dll marquis de lirunoy. Eli* est si étonnante, si
colossale qu'on éprouve toujours le besoin de II
relire pour y ajouter toi.
Ce seigneur crotte, mangeant vingt millions Je
fortune a\ec ses paysans, lait la figure la plus
étrange du monde dans cette élégante aristocratie
(Au dernier siècle. Voyez-le sale, ébouriffé, sans cha-
peau, sans habit, travaillant comme le dernier de
ses manœuvres I Comment pourrait-il être reconnu
par ce vétéran besoigneui qui s'approche et qui lui
demande :
« Croyez-vous que je puisse parler à M. le mar-
quis;
Dans quel but :
— Mon Dieu! je voudrais lui exposer mes besoins.
Je suis chevalier de Saint-Louis, et je n'ose même
plus porter ma décoration sur mon habit en gue-
nilles.
Revenez dans deux heures, et demandez I
liste au eh iteau
On devine le reste : exact au rendez-vous, le vé-
J2 M. DE BRUNOY.
téran reconnaît Baptiste dans le marquis de Bru-
noy, qui lui présente un habit neuf, avec ces seuls
mots :
« Prenez! C'est tout ce que je puis faire pour
vous. »
Le solliciteur se retire, examine l'habit et trouve
dans les poches une bourse de cent louis accom-
pagnée d'une tabatière en or.
Cet acte de charité délicate est bien du seigneur
de Brunoy, mais partout ailleurs nous retrouvons
Baptiste. Désormais, nous ne devons plus revoir
dans ce donneur d'habit Armand-Louis-Joseph-
Paris de Montmartel, marquis de Brunoy, comte
de Sampigny, baron de Dagouville, seigneur de
Villiers en Bocage et autres lieux. Le paysan a
repris le dessus.
En revanche, il faut convenir d'une chose, c'est
que, même aux temps les plus orageux du suffrage
universel, M. de Brunoy eût enlevé toutes les voix
de ses vassaux. Ceux-ci croyaient rêver en voyant
les faits et gestes de leur maître et seigneur.
Ne mangeait-il pas, ne buvait-il pas, surtout, avec
eux. N'avait-il pas poussé ce rigorisme égalitaire
jusqu'à congédier son portier qui, par excès de
respect, n'osait lui faire vis-à-vis à table? Et pen-
dant ces agapes fraternelles, que de revenant-bon L
Plaisiez-vous à Baptiste par une bonne plaisanterie
ou par une bonne rasade, vite! un champ, ou une
maison, ou un contrat de rente comme témoignage
de la satisfaction seigneuriale !
M. I) E i'. KI'SOY. J.)
Il y avait même bénéfice à le voir tomber sous la
table. In jour que l'absorption d'une forte quantité
de vin chaud l'avait mis en piteux état, il déclara,
par amour-propre, que la crise devait être attribuée
au mauvais étamage du vase de cuivre ou avait
bouilli le liquide, et il lit sur-le-champ étamer à ses
frais toutes les casseroles et tous les chaudrons des
gens de Brunoy.
Au jour de l'an, le seigneur de Brunoy se faisait
un devoir d'aller de porte en porte, la souhaiter
b<nmc et heureuse... 11 va sans dire que ses domes-
tiques n'étaient pas oubliés.
Il n'y avait pas d'êtres plus heureux que ces do-
mestiques. Nuls, au monde, n'étaient plus brave-
ment accoutrés. Kn quatre ans, les fournitures de
leur livrée n'avaient pas monté à moins de cinq
cent cinquante mille livres. 11 est vrai que depuis
le jardinier jusqu'au plus petit marmiton, tout le
monde devait porter la grande tenue, sans doute
pour racheter la chemise crasseuse, la chevelure
ébouriffée, les bas percés à jour et l'habit gras de
M. le marquis. A ce propos, je dois révéler que le
seigneur de Brunoy n'avait pas besoin de blanchis-
seuse. Il portait sa chemise jusqu'au moment ou il
était forcé de la brûler.
Kn revanche, il avait donné à la Compagnie d'ar-
quebusiers de son village un uniforme vert et or si
splendide, que Monseigneur d'Artois l'adopta pour
sa compagnie des gardes. . •
•:.
H
M. DE BRUNO Y
Il ne se mariait pas une tille dont M. de Brunoy
ne constituât la dot. Il ne se faisait pas un. baptême
dont M. de Brunoy ne fût le parrain. Ce qui peu-
plait le village de petits Armand et de petites Ar-
mande.
Honni soit qui mal y pourrait penser !
Ce suzerain n'aimait point les femmes; il pous-
sait cette antipathie à tel point, que, — le 1 3 juin
1767, jour de son mariage avec noble demoiselle
Emilie de Perusse d'Escar, — il avait abandonné
cette jeune et belle personne, et il était revenu à
Brunoy, signifiant que, si elle s'y présentait, il se-
rait établi un mur séparateur dans la chambre
conjugale.
Toutes ses tendresses étaient réservées pour ses
bons amis les paysans.
Le bourrelier de Brunoy avant perdu sa femme,
il lui fit faire un enterrement de trente mille livres,
en tête duquel il figure vêtu de deuil, avec toute sa
maison.
Une autre fois, il fait le vovage de Fontainebleau
tout exprès pour aller trinquer avec un cocher et
un piqueur dont il avait fait la connaissance dans la
forêt de Sénart, en chassant.
Il ne fallait pas cependant que les cochers abu-
sassent trop de ces tendances démocratiques. Le
maître avait encore quelques lueurs de dignité et il
savait les remettre à leurs..,, sièges.
Un jour, par extraordinaire, il veut boire du lait:
il prie son cocher d'aller en quérir à la ferme.
M. DE BRUNOY. 3 5
Comme cela se passe encore dans une fouie de
bonnes maisons, l'automédon se cabre et se Retranche
derrière les devoirs de m charge.
«Ah! ah! tait le marquis avec un beau flegme..*
Et quels sont donc ces devoir
— Je conduis le C&lTOSSe de M. le marquis.
— TrèS-bien... Alors, laites atteler, et conduisez
une tille de service à la vacherie! »>
Il dut v avoir plus Sun paysan de Brunoy dans
son fameux voyage à Londres, (.lui dura quinze
jours et qui COÛtfl six cent mille livres. L'aspect de
ce singulier touriste était bien fait pour renverser
le type dameret, coquel et point du tout éi;alitairc,
que nos voisins ont toujours incarné dans le mar-
quis français.
Un simple coup d'essai que cette petite excursion
outre-Manche! M. le marquis avait imaginé mieux.
En 1775. il prétendait faire le voyagé de Jérusalem,
à pied, en sandales, armé du bourdon, vêtu du
manteau vie pèlerin, et suivi de cinquante gens de
Brunoy, traînés par une dizaine de voitures. Chacun
devait toucher 600 fr. d'indemnité de route, être.
bien entendu, défrayé le Long du chemin, et rece-
voir au retour, s'il revenait, quatre cents livres de
pension viagère. On ne pouvait taire le voyage de
Palestine à meilleur marche, et les pèlerins ne man-
quaient pas, lorsque l.i famille alarmée lit re!.
les passe-ports nécessaires II cette nouvelle folie.
Je n'ai pas encore touché au cote le plus c\tra-
36 M. DE BRUNO Y.
vagant des extravagances de M. de Brunoy. Je veux
parler de son fol amour pour les pompes funèbres
et pour tout ce qui se rattachait aux cérémonies du
£ulte.
Les enterrements de son père et de sa mère ont
marqué dans les fastes du genre. Par des moyens
inouïs , il était arrivé à faire de toute la terre de
Brunoy une vraie succursale du sombre empire.
Non-seulement l'église avait été peinte en noir,
mais les statues et les arbres du parc étaient enve-
loppés de crêpe, mais les chevaux, les vaches et les
poules étaient noircis pour la circonstance. On avait
poussé la couleur locale jusqu'à noircir, en y jetant
des muids d'encre, les pièces d'eau du jardin et la
rivière d'Yères.
Toute cette fantasmagorie ne témoignait aucune-
ment d'un véritable amour filial. La mort de ses
parents n'avait ému notre marquis qu'au point de
vue décoratif. Il attendait le dernier soupir de son
père pour grimper à l'échelle avec les tapissiers
chargés de la pose -des tentures. Pendant l'agonie
de sa mère, demeurant à côté du lit, il énonçait à
voix haute le programme des somptuosités qu'il
méditait pour ce deuil nouveau.
Plus tard, il parut à tous les enterrements, non-
seulement de Brunoy, mais des villages voisins. On
l'y voyait figurer, affublé d'une longue robe noire
endossée pour la circonstance, et qu'il avait souvent
déjà mise pour ensevelir le défunt, car il ensevelis-
sait à l'occasion. — A Conflans, il avait, une fois,
voulu prendre la bière d'un enfant sous son bras,
M. DK BRUHOT.
et il l'avait portée au cimetière cri tenant une croix
clans l'autre main.
Si des présents pouvaient suffire pour valoir aux
mauvais fils l'absolution de L'Église, celui qui nous
occupe eût certes racheté tous ses torts. Sa prodi-
galité avait fait la petite paroisse de Brunoy plus
riche qu'une cathédrale. Là, grâce à lui, chantaient
seize chantres et dix-huit entants de chœur ; huit
sonneurs mettaient huit cloches en branle dans un
clocher neuf; quatre prêtres et douze chanoines,
sans compter le curé et son vicaire, concouraient à
la célébration des offices divins. — La sacristie ren-
fermait pour six cent mille livres d'ornements
d'église, parmi lesquels un dais de trente mille
livres.
Quant aux processions, on n'avait jamais rien \ u
de pareil. Paris y allait comme au spectacle. Entre
autres détails, voici ceux que donnent les Mémoires
secrets sur les fêtes de juin [772. ■ Tout se passa
dans le meilleur ordre et de la manière la plus édi-
fiante. Comme personne ne s'entendait mieux que
M. de Brunoy en Liturgie, il n'y eut pas une révé-
rence d'omise. On comptait 1 5o prêtres loues à plus
de dix lieues à la ronde. Il avait en outre donné des
chapes à tellement de particuliers que son cor:.
comptaient 4OO personnes. S 5, 0O0 pots de fleurs or-
naient six reposoirs de L'élégance la plus exquise.
Après l.i procession, un repas de s<"> COUVertS
réunit les prêtres, les chapiers et les paysans
amis. Plus de 500 Carrosses étaient \eiuis de Paris
38 M. DE BRUNOY.
et leurs maîtres avaient pris le parti de dîner de
leur côté sur l'herbe , ce qui augmentait le pitto-
resque du coup d'œil. »
Pour empêcher la foule d'encombrer les abords
du principal reposoir qui était adossé au château,
M. de Brunoy avait imaginé un expédient à la
Lobau. Des hommes munis d'arrosoirs étaient pos-
tés sur le toit et ils aspergeaient tous les curieux
qui franchissaient les limites indiquées.
Le jeudi suivant, il y eut une seconde procession
non moins solennelle. — Cinquante muids étaient
en perce dans le parc, à la disposition des gosiers
altérés. Pour les délicats, il y avait des flots de
limonade alimentés par le jus de quinze mille
citrons.
Je n'étonnerai personne en disant que le total des
frais s'éleva à 200,000 livres.
En fin de compte, toutes ces libéralités faisaient
une large brèche au patrimoine du marquis. La
famille et les héritiers s'émurent. On lui intenta un
procès en interdiction , et on le perdit. Surexcité
par ces hostilités premières, M. de Brunoy mangea
une huitaine de millions de plus. On revint à la
charge et il dut comparaître une seconde fois devant
la justice, en 1780. De vingt-quatre millions de for-
tune, il ne lui restait que six millions... de dettes.
Néanmoins, il fit bonne contenance. On imprima
pour lui un mémoire justificatif dans lequel il dé-
clarait, entre autres choses curieuses, « qu'il avait
été empoisonné par un charlatan fanatique et qu'une
M. l)t bKUMlY.
potion pernicieuse de nénuphar et des quatre
mences froides avait cause tous les désordres dont
il était accusé. >»
A l'audience, pourtant, il ne donna pas une si
belle place à ce niovoii de défense. Le président lui
ayant t'ait de sévères remontrances sur. la façon
dont il avait gaspillé son bien, il se contenta Je re-
pondre : « Si au lieu de dépenser ma fortui
honorer la religion que je professe, je l'a", ais prodi-
guée en chevaux, en \oiturcs, 1 des tilles d'Opéra
ou au jeu, je ne serais pas me ces bancs. »
Pas trop mal réplique pour un temps ou la no-
blesse donnait l'exemple de toutes les felîes.1 Mal-
heureusement celles de M. Je Brunov ne purent
sauver par la comparaison. Son cas était compliqué
de certains actes de rigueur \is-à-\is Je -es vassaux
qu'on sut évoquer à propos. Le pauvre marquis tut
interdît et enfermé sur lettre Je cachet au prieuré
J'KImont. près Saint-( jermain.
la règle du prieuré d'Elmont n'était point tn
sévère, car .M. de Bruno) . bien que dépossédé Je
son titre de seigneur, avait pu garder un<j petite mai
son non loin Je son château, qui avait été acquis par
Monsieur, depuis Louis XVIII. Apres les prié
obligées pour le nouveau seigneur, on avait aussi
gardé l'habitude d'eu faire d'autres pour l'ancien ,
dans cette église qu'il avait si fort comblée Je dons
Ce restant Je popularité parut menant sans dout
<:a\' il fut transféré par nouvelle lettre de cachet
40 M. DE BRUNO Y.
i'abbaye de Villers en Bocage, près de Caen. Il y
mourut le 1 3 avril 1 78 1 .
La légende s'empara de cet éloignement peu mo-
tivé pour répandre que le bruit de sa mort était faux,
et qu'il avait été conduit secrètement dans la forte-
resse de Pierre-Encise , où les Lyonnais l'auraient
retrouvé en 1789, complètement abruti cette fois
par les misères de sa détention.
Qu'y a-t-il de vrai là-dedans? — Rien sans doute.
— Louis XVIII n'a jamais passé pour un homme
cruel. Je ne vois bien clairement que la cause de cette
accusation. Elle résidait dans la nature du contrat
passé par le prince pour l'acquisition de la terre de
Brunoy, contrat dont une pension viagère au mar-
quis, c'est-à-dire à ses ayants cause, formait la clause
principale. Voilà ce qu'assurent les Mémoires secrets.
D'autre part, M. Jeannest Saint-Hilaire, auquel on
doit une notice très-bien faite sur Brunoy, affirme
que cette pension était de 12,000 livres. La modicité
de cette somme ne valait réellement pas un crime.
M. ADOI.I'H | G IV \ R I). 41
M. ADOLPII i: (ÎU YARD
Frotey-lez-Vesoul est un village assez maussade de
la banlieue de Yesoul. Les cavaliers de la garnison,
qui vont y boire bouteille, étaient les seuls étrangers
qui honorassent le pays de leur présence avant que
M. Guyard s'avisât d'élever Frotey au rang de com-
mune modèle.
Or, sachez-le bien, une commune modèle est un
vrai Paris encadré dans les douceurs de la Nie cham-
pêtre. En i863, l'infatigable M. Guyard avait déjà
doté Frbtey d'un cours de musique, d'une biblio-
thèque communale, d'une bibliothèque scolaire,
d'un musée, de huit croix d'honneur de cent lrancs
destinées au\ poitrines des jeunes écoliers troteens,
de deux prix annuels pour l'instituteur et l'institu-
trice, <Vuw orgue-harmonium , d'une pharmacie gra-
tuite, d'un dispensaire gratuit, d'une grande l'été
annuelle artistique et littéraire, de cinq machines
agricoles, d'une rente de cinq cents francs. Cl enfin,
— n'oublions pas celle-ci, - de l'institution mOTûlê
d'une rosière et d'un liséen.
42
M. ADOLPHE GUYARD.
Liséen, — ne pas confondre avec lycéen, — est ici
synonyme de rosier. Nanterre est enfoncé.
Après tant de bienfaits, vous croyez peut-être que
leur auteur allait prendre un instant de repos? Ah
bien oui ! Vous ne le connaissez guère. Quand il
s'agit de Frotey, M. Guyard ne connaît plus de bor-
nes. — Que Vesoul y prenne garde I — Sa dignité
de chef-lieu, déjà pauvrement soutenue, me paraît
menacée parles projets envahisseurs de la commune
modèle qui comportent encore la fondation :
io D'une Académie morale ;
20 D'une banque de prêts sur l'honneur;
3° D'un petit palais, dit Palais de la Fraternité ,
renfermant à la fois un hôpital , un pavillon de con-
valescents, un pavillon d'orphelins, une salle d'asile,
un pavillon d'invalides du travail et de vieillards,,
un pavillon d'hospitalité ;
4° D'un prix de propreté;
5° D'un prix pour la meilleure mère de famille ;
6° D'un prix de respect pour les nids de petits
oiseaux.
Si nous ajoutons à cette énumération l'entreprise
d'une loterie pour la construction d'une église ,
d'une maison modèle pour le logement d'une famille
de manouvriers, et d'une plantation d'arbres fruitiers
sur les terrains de la commune, nous croyons avoir
oublié peu de choses.
Et maintenant le lecteur sait aussi bien que nous
à quoi s'en tenir sur les embellissements à l'ordre
du jour en la commune de Frotey. Quant à ceux
M. A DDI.C II 1. GUYAR l).
que lui réserve encore 1* iniii^i n;i ti< >n féconde de
M. (iuvard. Dieu seul eu connaît le nombre.
Pour tout cela, il a fallu de l'argent, et l'argent Ml
venu, gfcâce à l'entrain, a l'éloquence et a l'origina-
lité du promoteur de l'entreprise. 11 a employé tous
les moyens connus et inconnus pour arriver ,i
tins. 11 a tait bénir son œu\ re par l'éveque de Ver-
sailles, bien que Krotev ne soit pas précisément
dans le ressort du diocèse; -- il a tait taire par
NI. de Lamartine le don de ses laineuses (Jùirro
complètes. Appuyé par la plume des journalistes
parisiens, il a recrute extra Krotev des auxiliaires
magnifiques. L'Europe, le monde même, sont en-
vahis par ce conquérant de souscriptions, et les
bonnes gens de Krotev voient, tout ébahis, venir a
leur aide âe&grOJ messieurs tels que Mirza Hussein,
consul général de Perse à Kr/croum , et Sandou-
I dayar, propriétaire hindou. L'Angleterre et la
Russie donnent aussi la main à l'émancipation tn>-
léenne, en les personnes de M"1, 'Thompson , pr<>-
prietaire a (iarditl, et de M"" la générale Sbokelew .
femme du général commandant l'escorte d'honneur de
l'empereur de Russie. Enfin, Ahd-el-kadcr s'
busse taire protecteur de i'oSUVfC de T'rotey-le/.-
\ esoul.
(le mouvement international amène déjà d'au:
projets en la tète de M. (iu\ard. il pensç encore,
l'insatiable, a une salle de concerts. .i un théâtre,
a des promenoirs couverts, >» un éclairage au
l;i/. a un tribunal de prud'l -, .i un pn\
44 M« ADOLPHE GUYARD.
de drainage, — à un journal, — à un annuaire, —
à une garde nationale, — à une petite fête commu-
nale pour chaque naissance, chaque mariage ou
chaque mort constatée dans la population de Fro-
tey, etc., etc. — Et il formule ce souhait naïf.
« Ah! dit-il, si les 36,ooo communes de France,
toutes intéressées à ce que dans l'une d'elles s'in-
carne le plus vite possible l'idéal que toutes pour-
suivent , voulaient souscrire chacune à dix exem-
plaires de mes Lettres aux gens de Frotey (prix :
i franc)...
« Ou bien, si chaque famille parisienne consacrait
à mon œuvre le prix de toutes les vieilleries, de
toutes les inutilités , de toutes les choses hors
d'usage qui encombrent les greniers et les cabinets
borgnes de chaque maison....
« Quel beau neuf je ferais avec tout ce vieux! »
Où diable M. Guyard a-t-il vu à Paris des greniers
et des cabinets borgnes encombrés de choses hors
d'usage? En 1765, la chose était possible; mais en
i865, les seuls greniers qu'on y connaisse sont des
appartements de huit à quinze cents francs. Quant
aux cabinets borgnes, cela se loue en garni cinquante
francs par mois , et un lit flanqué d'une commode
et de deux chaises sont les seules choses hors d'usage
qu'on puisse y placer.
Et puis, si toutes les communes de France imi-
taient, comme on les y invite, l'exempie de Frotey;
si, comme elles en ont le droit, elles demandaient
chacune une dizaine de francs à leurs 36,ooo sœurs,
M. ADOLPHE G U YARD. p
à quoi cela aboutirait-il? A zero. - Le patrio-
tisme frotéen y a-t-il pensé.?
C'est égal, si M. Guyard n'a pas la bosse du clo-
cher, je déclare que les phrénologues sont d'in-
dignes charlatans.
Ce qui ne m'empêche pas de rendre pleine justice
a ses généreuses intentions.
:6 GRIMOD DE LA REYNIERE.
GRIMOD DE LA REYNIERE
Immense fut le succès de la première brochure
que publia M. de la Reynière le fils, comme on
l'appelait en 1783. Etait-ce à cause du titre de l'ou-
vrage qui était plein de piquantes promesses : —
Réflexions philosophiques sur le plaisir, par un céli-
bataire ? Était-ce à cause de la haute position du
père, administrateur général des postes? Etait-ce à
cause de la main mécanique du jeune écrivain, au-
quel la nature capricieuse avait oublié de donner
des doigts?
Non, ce n'était point à cause de tout cela. Pour
faire paraître coup sur coup trois éditions des Ré-
flexions philosophiques sur le plaisir, il avait suffi
d'un souper.
Mais aussi quel souper !
Paris s'était ému dèsl'envoi des billets d'invitation,
— billets charmants calqués sur le modèle qui ser-
oi<i.mo]> i)i. i. \ hi.vmi •.!<».. 47
vait alors aux billets d'enterrement! des grandes
familles. Ce n'était pas, comme aujourd'hui, un
simple filet, c'était un encadrement artistique
chargé d'attributs funéraires, tels que larmes, tor-
ches, cercueils, squelettes, faux et sabliers. Cepen-
dant, il faut ajouter que M. de la Rcvnicrc fils y
avait mis de la délicatesse. — Les têtes de mort
avaient été remplacées par des têtes de dîneurs en
exercice, aux mâchoires largement ouvertes.
Le chiffre des convives* favorisés s'élevait à dix-
huit. Deux cents autres billets ordinaires donnaient
seulement le droit d'assister au dîner, du haut d'une
tribune ouverte dans la salle à manger. Les dîneurs
ainsi offerts en spectacle se trouvèrent réduits, pair
une absence.au nombre de dix-sept, parmi lesquels
on remarquait deux conseillers, deux officiers, dcu\
hommes de lettres, un peintre, un acteur de la Co-
mcdie-brançaise, si\ avocats, le secrétaire de l'am-
phitrvon, et enfin une dame déguisée en homme,
dont le nom n'est point parvenu jusqu'à nous.
Les billets d'invitation axaient, je l'ai dit, obtenu
un succès fou.
On en avait beaucoup ri à la cour, et Louis \Y1
n'avait pas dédaigné d\-n faire placer un tout enca-
dré dans son cabinet. Voici quelle en était la te-
neur :
48 GRIMOD DE LA REYNIÈRE.
Vous êtes prié d'assister au souper collation de
M. Alexandre Baltazar Laurent Grimod de la Reynière,
écuyer, avocat au Parlement, membre de l'Académie
des Arcades de Rome, associé libre du Musée de Paris
et rédacteur de la partie dramatique du Journal de
Neufchatel, qui se fera en son domicile, rue des
Champs-Elysées, paroisse de la Madeleine-l'Évêque.
On fera son possible pour vous recevoir selon vos
mérites; et sa,ns se natter que vous soyez pleinement
satisfait, on ose vous assurer, dès aujourd'hui, que, du
côté de l'huile et du cochon, vous n'aurez rien à dé-
sirer.
On s'assemblera à neuf heures et demie pour souper
à dix. Vous êtes instamment prié de n'amener ni chien,
ni valet, le service devant être fait par des servantes
ad hoc.
En lisant cette pièce, on est frappé du rôle im-
portant qu'y jouent l'huile et le cochon. — Pour
être comprise, cette mystérieuse prééminence me
force à ouvrir une assez longue parenthèse.
Né Grimod, le grand-père de M. de la Reynière,
passait pour avoir laissé à Lyon des parents plé-
béiens parmi lesquels se trouvaient un charcutier,
un épicier et un cordonnier. Bien d'autres fermiers
généraux avaient semblable origine. Mais le second
des Grimod eut la faiblesse de s'allier à une demoi-
selle de grand nom, très-vaine et passant pour faire
très-peu de cas du mari auquel elle devait sa for-
tune. Le mari pliait devant les préjugés de la
femme. Le fils se regimba pour lui.
Les enfants vivaient alors peu de la vie de famille, sur-
tout dans la haute classe. Né contrefait, livré à Fin-
<,k imoii DE I. a R ET* i EF E. 4<>
Suffisante direction d'un mauvais précepteur, le
jeune Grimod sentit bientôt combien ses infirmités
Le desserviraient dans cette société aristocratique
dont l'élégance était la loi suprême. Et alors, comme
cela se présente souvent, il prit d'instinct le contre-
pied de la vanité maternelle. Il se lit avocat, il de-
vint démocrate, il fraternisa avec les philosophes, il
déclara que les fermiers généraux étaient les sang-
sues du peuple.
Bien qu'habitant une partie du splendide hôtel
élevé par son père au commencement de l'avenue
des Champs-Elysées OÙ se trouve aujourd'hui le
cercle Impérial , — M. de la Keynière ne paraissait
presque jamais au salon. Il était hautement qualifié
de/ou par la valetaille, et si, par hasard, il se trou-
vait en présence de sa mère, c'était pour lui glisser
de grosses impertinences aiguisées par une grande
affectation de politesse, disant par exemple : - Vous
avez, madame, une chaussure divine. Votre oncle le
cordonnier n'eût pas mieux fait. a Ou bien : —
« Le lard qui figure dans ce ragoût est d'excellé
qualité. Il vaut celui que fournissait votre tante la
chaircuitière. »
Chaircuitière se disait alors dans la meilleure i
ciété.
On comprend maintenant pourquoi l'huile et le
cochon figuraient à la place d'honneur dans L
meux dîner dont je vais rapporter ici toute l'ordon-
nance.
Dès la porte d'entrée, les invités étaient an
DO GRIMOD DE LA REYNIERE.
i.
par deux hommes armés. C'étaient les préposés d'un
vestiaire auquel il fallait remettre son épée et son
chapeau.
Puis, un chevalier équipé de toutes pièces, la
lance en arrêt, prenait votre billet, et vous annon-
çait dans le salon d'attente.
Là se trouvait un des clercs de l'amphitryon. Af-
fublé pour la circonstance d'une robe noire, d'une
longue perruque et d'un bonnet carré, il paraissait
dresser procès-verbal de chaque arrivée. Les saluts
solennels et la politesse grave de ce bonhomme,
que personne ne connaissait, le firent appeler, pen-
dant toute la séance, Monsieur le Commissaire.
Vers dix heures et demie, un valet vint annoncer
que ces messieurs pouvaient sortir du salon, —
chose impossible jusqu'alors, car la porte ne pou-
vait s'ouvrir du dedans. Tout le monde défila dans
une autre pièce obscure pour s'y voir enfermer de
nouveau. Au bout de quelques minutes, deux bat-
tants tournent sur leurs gonds et laissent voir la
salle du festin brillamment illuminée.
Les convives entrent alors deux par deux, mar-
chent d'un pas cadencé par la musique vinaigrée
d'un joueur de mandoline. A leur tête marchent le
chevalier à la lance, Monsieur le Commissaire et
deux cent-suisses. Pour compléter ces allures de
procession, un thuriféraire parfume la société à
grands coups d'encensoir.
Prié d'expliquer la cause de cette dernière céré-
monie, M. de la Reynière déclare que le thurifé-
raire est chargé de remplacer avantageusement les
G EIM CD DE I. \ kKYMKKE. ? I
nu sept pMra9itCS qui encensent chaque snir. ù
per, les auteurs Je ses jours.
Alors commença le grand (cuvre, c'est-a-Jirc
l'attaque d'un souper composé de quatorze SCffVÎOK
Je ciiuj plats. Total : soixante- Jix plats. — sans
compter le dessert.
Certains auteurs parlent Je vingt services, mais
j'adopte ici la version du marquis Fortia de Piles.
qui tut l'un des dix-sept.
Fidèle >'' son programme, M. Je la Revnière lU
avaler à ses imites cinq plats Je charcuterie et cinq
plats d'assaisonnements à Phuîle, en répétant cha-
que lois :
a Que dltes-VOttS, messieurs, Je celte sauce à
l'huile .' Que \ous semble Je cette cochonaille ?
— Excellent! excellent!! — murmuraient les
dîneurs es souriant à leur bourreau.
— Eh bien ! messieurs, la cochonaille et l'huile
m'ont e!e fournies par un chaircuiticr et un épicier
qui sont nos cousins. Je VOUS les recommaïuL
Pendant Ce temps, les Invités de la Jeuxiemc ca-
tégorie se pressaient a U tribune. Même aujour-
J'hui, on peut avouer que ce spectacle en valait la
peine. I ne salle à mander, éclairée Je trois cent
trente-neut 'lumières, v\\\ che\ aller, un commissaire,
un joueur Je manJolmc, Jeux Cetlt-Suisses, DU 'por-
teur d'encensoir et dix-sept dîneurs aux prises avec
soixante-dix plats, dont cinq plats de charcai
52 GRIMOD DE LA REYNIÈRE.
cinq plats accommodés à l'huile, — vraiment tout
cela devait offrir un étrange coup d'œil.
Comme la tribune n'était pas grande, les curieux
n'avaient pas le droit d'y stationner longtemps. Les
deux cent-suisses forçaient tour à tour les premiers
arrivés à la retraite. La consigne ne respecta même
pas l'oncle, ainsi que le père et la mère de l'am-
phitryon, attirés par le désir de savoir ce qui se
passait dans leur hôtel.
Après cinq heures de mastication, on se doute
bien que plus d'un convive éprouvait le besoin de
se retirer. Quelques-uns veulent s'échapper par un
escalier dérobé, mais M. de la Reynière se fâche et
donne les ordres les plus sévères. Dût-on en crever
sur place, personne ne pourra sortir avant la fin de
l'hécatombe.
Vers trois heures du matin, l'assistance fut donc
condamnée à repasser dans la salle voisine et à
s'asseoir autour d'une table chargée de café, de thé,
de chocolat et de liqueurs. Cent treize bougies
éclairaient cette absorption nouvelle.
Quatre heures avaient sonné quand les convives
s'échappèrent. Après une séance de lanterne magique,
l'amphitryon avait daigné leur accorder la liberté.
Pendant trois semaines, on commenta les détails
de cette ripaille nocturne. MM. les commissaires
du Châtelet furent particulièrement frappés des
allures et du costume qu'avait pris en cette cir-
constance l'individu chargé de recevoir les invités
GRIMOD Dl LA 10. Y \ ! i i< K. 53
de Mi de la Rcvnièrc. Dans cette robe noire, dans
Ce bonnet carré, dans ces apparences de proces-
verbal, n'y avait-il pas quelque allusion blessante
au commissariat ? Un des leurs est député pour de-
mander des explications. Il exprime le désir dé-
parier en particulier à M. de la Keynière, mais
celui-ci l'invite à s'expliquer devant deux personnes
qui se trouvaient chez lui, en visite. M. Carré,
c'était le nom du commissaire, expose donc les
craintes de sa compagnie :
« Je vais vous donner l'explication la plus nette
et la plus franche, l'ait aussitôt M. de la Revnière.
J'ai choisi un brave homme pour recevoir les con-
vives et m'aider à faire les honneurs du souper. Il
fallait l'habiller d'une manière décente et surtout
peu commune, pour être en harmonie avec le repas.
Vous savez que je suis avocat."
— Oui, monsieur.
— A ce titre, je possède un bonnet carré, j'en ai
COlfFé mon maître des cérémonies; je l'ai aussi vêtu
de ma longue robe noire; ainsi costume, il est entré-
dans ses fonctions; il les a remplies avec tant de
grâce, d'attention, tous les convives ont été si en-
chantés de lui, qu'on l'a proclamé, tout d'une \oix.
Monsieur le Commissaire, et qu'il a été impossible
de lui donner un autre titre. ( '.ette distinction est ,
|c pense, loin d'être injurieuse «i \otre corps.
— Il s'en faut, monsieur, reprit le commissaire rassé*
nere, je vais rendre compte à mes collègues de notre
conversation, et je ne don te pas qu'ils soient satisfaits*»
?4 GRIMOD DE LA REYNIÈRE.
Et M. Carré se retira là-dessus, avec force révé-
rences à M. de la Reynière qui les lui rendit au
double y car c'était le railleur le plus poli -du
monde.
Mais revenons aux fantaisies gastronomiques de
M. de la Reynière, car le fameux souper n'était
qu'un coup d'essai.
Après une inauguration aussi retentissante, l'au-
teur des Réflexions sur le plaisir organisa facilement
ce qu'il appelait des déjeuners semi-nutritifs. — Semi-
nutritif ne doit pas être pris ici au pied de la lettre.
Cela veut tout bonnement dire qu'on n'y servait
pas soixante-dix plats.
Mais si le menu était moins varié, il était des
plus copieux, en son genre, comme on le verra tout
à l'heure.
Parmi les invités de fondation, on distinguait
Mercier, Beaumarchais, Joseph Chénier, Rétif de
la Bretonne, le Rousseau du ruisseau, et Fontanes,
le futur grand-maître de l'Université. Rien qu'à ces
deux derniers noms on peut juger des contrastes
présentés par l'assemblée ; elle devait souvent être
grande, car, une fois présenté au maître de la mai-
son, chacun avait le droit d'amener et de présenter
à son tour un ami.
Les formalités de l'entrée affectaient toujours une
complication bizarre. Dès qu'on avait franchi le
seuil, le suisse avait pour instruction de barrer la
porte avec autant de fracas qu'un geôlier. Autre
détail, les chevaliers de Saint-Louis consignaient
G kl. M ou Di LA RE1 N il R : .
leurs décorations au vestiaire, — p;ir respect pour
l'égalité.
La galle à manger était occupée par une immense
table d'acajou, au bout «Je laquelle se dressait un
siège plus haut que les autres. C'était le fauteuil du
président; il restait inoccupé jusqu'au moment de
l'élection. A l'heure dite paraissait Gfimod de la
Kevnierc, escorté de valets tort occupés à porter
des brôcs de lait et de cale, ainsi que des pyramides
de tartines 'de beurre. Les tartines étaient posées
sur la table, et les brocs se vidaient dans deux
grands réservoirs à robinet qui avaient la l'orme de
deux satyres.
On se mettait aussitôt en action, on se gorgeaît
de café au lait, on s'empiffrait de tartines, et celui
qui le premier avait avalé ses dix-sept tasses, —
oui ! dix-sept tasses, — celui-là était acclame pré-
sident. Certains historiens ont parlé de vingt et de
vingt-quatre tasses, mais le chiffre di.v-.scpt me pa-
rait bien suffisant.
Après celte entrée de jeu, on apportait la pièce
de résistance, c*est-ô-dire un aloyau monstre, dans
lequel chacun pouvait tailler à sa miisc. C'était
tout. La boisson se composait de bière ou de cidre,
au gré des consommateurs. Le \in était absolument
proscrit.
Dès que l'appétit était satisfait, la conversation
devenait active. Elle roulait exclusivement sur l'ap-
préciation des ouvrages nouveaux. Les auteurs pré-
sents risquaient quelques lectures de manuscrit^.
Grimod lui-même recevait docilement les critiques
56 GRIMOD DE LA REYNIÈRE.
de ses invités, lorsqu'il lui prenait fantaisie de
livrer ses propres compositions.
Une malheureuse affaire vint gâter ces petites
agapes de l'intelligence. C'était encore une mystifi-
cation de M. de la Reynière, mais elle ne devait
point tourner à son avantage. Se jetant dans un
débat littéraire entre Duchosal et Fariau Saint-
Ange, il s'avisa de rédiger, comme avocat du pre-
mier, une consultation tellement en dehors des
formes légales, qu'il fut menacé d'un procès crimi-
ne 1 par la partie adverse. Pour comble de disgrâce,
il fut rayé du tableau des avocats par le conseil de
l'ordre, puis enfermé, par lettre de cachet, à Do-
mèvre, dans une maison de moines lorrains.
Il passa là quelques années, bien traité d'ailleurs
par ses hôtes, jouissant d'une liberté relative, puis-
qu'il allait au spectacle de Nancy, au grand désespoir
de la troupe théâtrale, qu'il critiquait à outrance
dans une gazette du cru.
En 1788, nous retrouvons Grimod à Lyon. — 11
s'est fait épicier dans la patrie de ses pères, et il
s'en vante. — C'est un dernier coup porté aux pré-
jugés maternels, c'est un dénoûment du fameux
souper. Le fils et le petit-fils de deux administra-
teurs généraux des postes, descendre au commerce
des articles du Levant; le descendant des Jarente,
par les femmes, courir les marchés de Beaucaire et
de Marseille, comme le premier droguiste venu!
— C'était le comble.
G i< I Moi) DE L v l< k v M i R E. î~
Tout eu trottant pour ses affaires, L'avocat-épicier
tombe à Béziers chez une vieille tante sans façons
cjliï le reçoit à bras ouverts. Grimod s'y trouve bien
et il y reste. Les splendides ressources de la cui-
sine languedocienne achèvent cette conquête diffi-
cile. Il lâche les denrées coloniales pour rester gas-
tronome; désormais il ne visera plus qu'à passer
maître en l'art de bien manger.
Après thermidor la société française se reconstitue
sur une base nouvelle, elle cherche à renouer avec
ces anciennes traditions de délicatesse et de con-
fort, si brutalement interrompues. Du côté de la
bonne chère, c'est à Grimod de la Reynière qu'il
appartiendra d'établir le trait d'union. Devenu le
grand prêtre du savoir vivre, il lance un recueil pé-
riodique resté célèbre à juste titre sous le nom de
VAlmanach des Gourmands : il formule son code
dans l'excellent Manuel des Amphitryons, Joignant
enfin L'exercice à la théorie, il fonde Le grand jury
dégustateur, un jury sérieux, grave, mâchant avec
discernement pendant cinq heures.
Encore UIl cérémonial curieux que celui de cette
liante cour de gueule... l'as de \alets. Grimod les
avait toujours détestes. In seule femme changeait
diligemment les assiettes. Les plats apparaissaient et
disparaissaient au moyen d'une trappe pratiquée
dans le centre de la table. Tous les ordres néces-
saires au service étaient transmis à L'office par une
machine acoustique. Placée .1 côté du président,
elle affectait la forme <\'une tête de cuisinière coiffée
58 GRIMOD DE LA REYNIÈRE.
d'une grande cornette. — Grimod n'avait qu'à se
pencher à l'oreille de cette poupée.
Le coup du milieu était forcé, et si quelques jurés
peu solides croyaient pouvoir reprendre haleine, ils
étaient immédiatement rappelés à l'ordre par un :
« Vous n'êtes pas là pour votre plaisir.... En
séance, Messieurs! »
Neuf femmes eurent l'honneur d'être appelées à
faire partie du jury dégustateur. Cette galanterie a
droit de surprendre chez Grimod , car il avait écrit
plusieurs fois : « Est-il une femme, tant jolie qu'on
la suppose, qui puisse valoir un pâté de foie gras ! »
Les femmes lui rendirent la monnaie de son dé-
dain. Tant de lenteurs, d'apprêts et de solennités à
propos de victuailles ne pouvaient les intéresser
longtemps. C'étaient autant d'affronts indirects faits
à la toute-puissance de leurs charmes. Après avoir
savouré les avances de leur détracteur, les plus
gourmandes se donnèrent donc la volupté de lui
tourner casaque : « — Je hais vos truffes, lui écrivait
la fameuse Minette, je hais vos foies d'oie , je hais,
grands dieux ! donnez-moi la force d'achever ! — je
hais même vos terrines de Nérac. »
Le jury ne pouvait sévir contre ces belles dédai-
gneuses; il déchargea son courroux sur ses justicia-
bles immédiats ; il fit le désespoir des gargotiers ré-
calcitrants. Un nommé Grec*, marchand de comes-
tibles du passage des Panoramas , vit dénoncer au
mépris public son impolitesse habituelle. Un des
restaurateurs les plus estimés de Bercy perdit toute
uKiMoii DE LA i< 1 . v M lli . i' i .
[icntèie pour wvomt gergoté un juré dégustateur
en promenade.
Cependant, Grimod de la Reynière songe à trans-
porter ses excentricités sur un nouveau théâtre. 11
.se fait châtelain campagnard dans Le vieux manoir
de Vtliiers-sur-OrgCj près Lonjumeau. On v est
toujours gracieusement invité, on y fait toujours
bonne chère., mais Dieu sait à quel prix. Ce i '
pas pour rien qu'y brille, parmi beaucoup d'autres,
cette inscription : Malheur à ceux qui n'entendait
pas la plaisanterie !
Il faut convenir que la plaisanterie dépasse sou-
vent les bornes.
JVrrivez-VOUS à l'heure du dîner, vous trouva
toutes les portes closes. La voiture s'arrête, les in-
vités descendent et demandent à .grands cris rentrée.
Mais Grimod a résolu que ce jour-là on n'entrerait
pas chez lui par les voies ordinaires ; il prévient
qu'a moins d'assaut ou d'ellraction, il ne veut rece-
voir personne 11 tant gagner son repas en esca-
ladant un mur, en grimpant à une lenetiv. Yovc/-
\ous d'ici les mines des assaillants, l'ettroi des pe-
tites dames, les soubresauts des jupes !
Le soir, à l'heure Au coucher, ce sera pis encore.
Ce château de Yilliers est aussi bien machine que
L'Opéra. A L'heure ou tous ses botes dorment, Gri-
mod se met à l'œuvre. Alors, dit M. Paul Lacroix,
dans sa curieuse Histoire des mystifications, —
s'opèrent de vrais changements .i vue. Les fauteuil*
se promènent, les armoires s'ouvrent, les portn
t)0 GRIMOD DE LA REYNIERE.
tirent la langue, les planches tournent, les lits s'en-
volent et changent de chambres respectives. Tout
est mû par des ressorts si doux, si soigneusement
huilés, que pas un sommeil ne se trouble.
Au réveil, stupeur générale! Chacun se croit en-
core dans le pays des songes. M. Machin se trouve
dans l'alcôve de Mme Chose, et réciproquement. Le
gros Z... est chez le fluet Trois Étoiles; le petit K...,
chez X..., le gigantesque; l'officier, chez l'abbé, et
l'abbé, chez l'officier.
Après s'être bien frotté les yeux, on sonne, on
resonne, on carillonne, on hurle. Pas un domesti-
que ne répond... Si on veut déjeuner, il faut des-
cendre dans le simple appareil ou utiliser les vête-
ments qu'on a sous la main. Au guet dès le bas de
l'escalier, Grimod jouit de ce défilé grotesque et de
cette mascarade forcée.
On arrive furieux; mais chacun trouve son voisin
si ridicule, si bouffon, que le rire est général, et
qu'on pardonne au mystificateur.
Bien d'autres surprises attendaient les gens dans
ce champêtre séjour. On se les imagine aisément, en
apprenant que des couloirs mystérieux et des tuyaux
acoustiques permettaient à Grimod de voir et d'en-
tendre tout ce qui se passait chez ses invités.
Il est plus d'une personne que cette hospitalité
peu discrète ne dut pas tenter une seconde fois.
Cependant, il restait encore assez d'hôtes à Grimod
pour qu'il ait voulu un jour en réduire le nombre.
(,|< 1MOI) 1)1 I. A | 1. YN 1 ER 1 . «>l
Voici l'expédient qu'il a\ i>a pour en arrivera ses
lins.
Pendant quinze jours, on n'entend plus parler de
lui. On le dit dangereusement indisposé, on garde sa
porte , et personne n'est surpris de recevoir une
lettre de faire part de la veuve, (irimod de la Rey-
nière est mort et on doit l'enterrer le lendemain à
quatre heures.
L'éloignement du lieu et l'heure avancée choisie
font reculer une partie des invités. Ceux qui se met-
tent en route trouvent tout préparé pour la céré-
monie. Le corbillard attend déjà la bière déposée
dans une chapelle ardente. Les voitures de deuil
sont prêtes à partir. Introduits dans le salon d'attente,
les arrivants murmurent leurs compliments de con-
doléance, lorsque la porte s'ouvre et laisse voir la
salle à manger illuminée. A table, le faux défunt les
appelle de la voix et du geste :
« Allons, messieurs. Vous êtes servis. Ne laissons
pas refroidir le potage ! »
On agréa la compensation et on but à la santé de
Grimod, qui ne se laissa mourir qu'en 1 838, —
sérieusement cette fois.
Par un dernier retour de tendresse pour L'épi-
cerie, (irimod avait ouvert à Vilhers une boutique
de détail, ou il allait lui-même Servir ses humbles
pratiques.
Peut-être, nouveau Delamarre, voulait-il taire
savoure! aux manants d'alentour les douceurs de
ie à bon marché et des denrées coloniales sans
(V2 GRIMOD DE LA REYNIÈRE.
sophistication ? Peut-être aussi, — et cela me pa-
raît plus probable, — voulait-il jusqu'au bout pa-
raître logique dans sa révérence profonde pour
l'épicerie et la charcuterie ?
Les panneaux de la salle à manger de Villiers-sur-
Orge ne représentaient-ils pas déjà des trophées
artistiques de boudins, de saucisses, de hures et de
pieds de cochon? Un groin ne terminait-il pas le
manche sculpté de ses couteaux de table ?
J'ai dit qu'à la campagne Grimod donna libre
carrière à son goût pour le porc. Il l'aima cuit et
cru... Sans cesser de lui donner la place d'honneur
sur sa table, il voulut l'avoir à ses côtés, tout trot-
tinant, tout grognant... Saint Antoine n'eut pas de
compagnon mieux dressé... Mais quelle différence
de régime entre le pourceau de l'ermite et celui de
notre gastronome ! Brossé et frotté le matin, cou-
ché mollement la nuit sur un matelas, cet intéres-
sant animal avait encore le privilège de figurer à
table aux grands jours, et d'être servi le premier
par un maître d'hôtel attentif.
La bonté de Grimod s'étendait du reste sur la
race entière, et il poussait la politesse jusqu'à sa-
luer le premier troupeau de cochons venu, en lui
adressant toujours quelques bonnes paroles comme :
— « Eh bien ! d'où venons-nous ? Et cette santé t
Sommes-nous bien gras ? »
C'est Monselet qui l'affirme, et Monselet con-
naît son Grimod mieux que personne. Il a fait sur
lui une étude si complète dans des Originaux du
dix-huitième siècle.
(,l< i MOI) n E l. A MEYNIJ R !..
Je partage complètement la manière de voir de
ceux qui soupçonneraient quelque calcul dans toutes
ces parqueriana. Grimod a dû t'riser la queue de
><>n cochon comme Alcibiadc coupait celle de
SOI1 chien.
M. le préfet de la Seine a tait, me dit-on, acheter
Villiers-sur-Orge. La maison de campagne du jury
dégustateur est menacée de devenir une maison de
tous départementale. La destinée des monuments
prend parfois de ces airs railleurs, ce qui n'em-
pêche pas Grimod d'avoir été un homme d'esprit,
beaucoup moins fou qu'il n'a voulu en avoir
l'air.
04 DANIEL 0.
DANIELO
De la bibliothèque Sainte-Geneviève à la biblio-
thèque Impériale, tout le monde se souvient d'avoir
rencontré cet homme à paletot déteint, à pantalon
frangé, à feutre rougi. Ses fortes lunettes étaient la
seule pièce de son équipement qui restât propre et
intacte. — Plus d'un passant se retournait avec ' le
mot de vieux vagabond sur ses lèvres, — sans se
douter qu'il avait rencontré un écrivain de la con-
duite la plus régulière, du caractère le plus digne de
respect, dont l'aisance était suffisante pour qu'il cul-
tivât, sans abdiquer son indépendance, les lettres
qu'il aimait avec la ferveur du premier âge.
Danielo avait même à Paris ce que l'aisance ne
suffit plus à donner, il avait sa maison, une maison
tout entière pour lui et pour ses deux cents pi-
geons.
11 est vrai qu'elle n'était pas précisément un pa-
lais. C'était sur les confins de la rue Notre-Dame-
des-Champs. Au bout d'un chantier de construction
DARIELOi DJ
en se trayant une route à travers des pierres dé-
taille, on atteignait une clôture de planches dont la
porte, digne des temps de l'âge d'or, fermait à l'aide
d'un simple loquet. Cette barrière franchie, on des-
cendait un jardinet profondément raviné. A force de
soins, de patience, M. Danielo avait fini par y ré-
colter quelques poires et quelques grappes de raisin,
grosse récolte pour un Parisien de Paris... Honhcur
singulier de pouvoir dire à deux pas du Luxem-
bourg : Mon raisin, mes poires, mes pigeonsl... car
notre propriétaire avait sous et sur son toit un
peuple emplumé.
Du rez-de-chaussée au premier étage, du premier
aux combles, sur la voiture desquels s'élevait une
volière immense, il n'y avait que pigeons. — Ici se
trouvaient des cases spéciales pour les couveuses.
Là, un petit réduit servait d'infirmerie aux malades.
Les mariages s'accomplissaient dans des cages
qu'une cloison mobile pouvait couper en deux pour
empêcher les voies de fait peu galantes que les mâ-
les se permettent parfois vis-à-vis des femelles. Par-
tout, sur le toit, des grilles destinées à déjouer les
assauts des chats et les pierres des voisins mal in-
tentionnés.
On conçoit aisément quel accueil toute cette mé-
nagerie faisait à son maître et seigneur. Le fameux
ChûftneUf d'oiseaux des Tuileries et tous ses ser\ilcs
imitateurs ne se sont jamais vus à pareille fête. Les
pigeons, dès que Danielo paraissait, luttaient à qui lui
lerait sa cour. Il v avait des \oletis sans lin et des
batailles à coups de bec entre les privilégiés qui
66 DANIELO.
voulaient percher sur ses épaules, sur ses bras ou
sur sa tête. D'autres allaient s'insinuant sous le
vieux paletot. Les plus gourmands plongeaient dans
les poches, toujours sûrs d'y trouver quelques grai-
nes. Tout le reste de la bande suivait, en rangs
serrés-
Qu'on s'étonne après cela que l'ancien secrétaire
de Chateaubriand ait passé pour misanthrope, et ne
se soit pas montré toujours désireux d'échanger
contre les douces familiarités de ses hôtes les avan-
tages prétendus d'une autre société qui, assurait-il,
ne gagnait pas souvent à la comparaison.
Ces témoignages d'affection avaient petit à. petit
isolé Danielo du reste du monde. De là, l'insou-
ciance incroyable de sa tenue. De là, une certaine
horreur pour le genre humain que personnifiaient
peu agréablement à ses yeux d'affreux gamins cher-
chant à tuer ses pigeons familiers ou des mauvais
plaisants qui lui faisaient déserter le cabinet de lec-
ture de la rue Saint-Hyacinthe, où, chaque jour, il
allait lire les journaux anglais.
De là aussi une horreur profonde pour les appé-
tits carnivores de ses semblables. Du respect des pi-
geons, il en était venu à celui de tous les animaux.
C'était logique. — Pour faire honneur à ses pré-
ceptes, Danielo vivait exclusivement de légumes et
d'oeufs pondus par ses poules. Le vin et le café fai-
saient supporter la frugalité de ce régime. — Ainsi,
ne sortait-il jamais sans avoir avalé une tasse de
i) \ \ i i i D.
café au lait dans laquelle il délayait un œuf, - - mé-
lange qu'il vantait beaucoup et dont il disait se trou-
ver fort bien.
Je dois avouer que jardin et maison se ressen-
taient de l'insouciance profonde du maître. Je l'ai
dit, hors la littérature et les pigeons, il ne connais-
sait rien. Son peuple emplumé abusait du favori-
tisme : il avait fait de chaque étage une succursale
des îles Chinchas. Le plancher disparaissait sous une
couche de guano dont l'odeur eût été difficile à sup-
porter si les fenètre> avaient conservé tous leurs car-
reaux. Mais il en manquait plus d'un, et Danielo
s'était contenté de les remplacer par un treillis de
lattes, afin, disait-il avec sa candeur habituelle, de
fespirer plus librement. Mais Danielo v voyait-il,
y sentait-il quoi que ce soit? — Je ne le crois pas.
Chose étrange ! cet homme si insensible à notre
confort moderne, si fait pour vivre au\ champs, re-
culait à l'idée d'une retraite dans le Morbihan, car
il était Breton, et Dieu sait cependant combien les
Bretons tiennent au sol natal !
M.iis le mouvement des lettres, mais les bruits de
la presse, mais les moyens de travail offerts dans
tous nos gratlds établissements scientifiques, il lui
eût fallu abandonner tout cela, et tout cela, c'était
sa vie, sa passion...
Danielo le sentait et ne le cachait pas.
« Que \ oulcz-vnus ! me disait-il. J'aime bien
Vannes, mais il n'\ a que Paris. »
(38 souworow
SOUWOROW
Quand on n'est pas contemporain des person-
nages qu'on veut dépeindre, c'est un bonheur de
pouvoir invoquer le témoignage de ceux qui les ont
personnellement connus.
Ce bonheur, je le trouve aujourd'hui dans la pos-
session momentanée de la meilleure biographie de
Souworow. Je veux parler du Précis du colonel
De Guillaumanches-Duboscages. Comme beaucoup
de livres imprimés à Hambourg sous le premier
empire, celui-là est rare, et je chercherais encore si
MM. Dumaine ne m'eussent galamment permis un
emprunt à leur riche collection de livres mili-
taires.
Ancien officier aux gardes sous Louis XVI, Guil-
laumanches avait émigré et pris du service en
Russie. Pendant trois années, il fut attaché à l'état-
major de Souworow (c'est ainsi qu'il écrit son nom).
Il a donc pu contempler à son aise ce grand guer-
rier, et il l'a fort admiré, comme le prouve son
écrit. Pour moi, grand quêteur de bizarreries et
non moins grand ami de la vérité, cette admiration
SOUWOROW. ' .
excessive offre un précieux avantage en ce qu'elle
permet d'ajouter une foi entière aux manies les plus
étonnantes de Souworow. A la peine que le bio-
graphe prend pour les justifier, on sent qu'il atténue
plutôt qu'il n'exagère. Si incroyable que paraisse la
suite de ma Notice, elle mérite donc d'être crue en
tous points.
Souworow n'avait pas plus de cinq pieds un
pouce. Son corps était si chétif qu'à L'âge de
soixante-quatre ans, le poids de son sabre suffisail
pour le taire pencher. Néanmoins, la fatigue et la
maladie n'avaient pas prise sur son tempérament
nerveux et robuste au plus haut degré.
La figure n'était pas belle; — ce qui frappait en
elle, c'étaient une grande bouche, deux yeux vifs et
perçants, un front creusé par des rides profondes,
dont la mobilité accusait chaque mouvement de
L'âme, Les cheveux, rares, étaient ramenas au sommet
de la tète pour former un toupet; ceux qui restaient
sur la nuque se rassemblaient en une petite queue
très-mince non poudrée.
Bien que cet extérieur fût dépourvu de toute pré-
tention, il n'aimait pas à voir rappeler son âge. Le
titre de guerrier blanchi dit ckëtnp dlionneur, qui
lui fut décerné, un jour, dans une correspondance
privée, suffit pour L'affecter péniblement. Aussi De
se regardait-il jamais dans un miroir. S'il \ avait
des glaces dans son appartement, il les taisait cou-
vrir ou enlever. Et si par hasard il en rencontrait
inopinément une, >- rien n'était m plaisant que de le
70 SOUWORO w;
voir prendre sa course au petit galop, fermant les
yeux et faisant toutes sortes de grimaces jusqu'à ce
qu'il fût hors de l'appartement. »
Au fond, cette coquetterie était toute militaire. Il
tenait à ce que rien n'empêchât de le croire moins
prêt à faire campagne que pendant sa jeunesse.
Ce but glorieux servait de prétexte à une gvmnas-
tique perpétuelle. S'il trouvait une chaise, il la
franchissait en posant le pied dessus; il prenait le
pas de course pour entrer ou sortir d'une chambre,
ce qui devait imprimer aux officiers de sa suite une
allure précipitée des plus grotesques. Et notez que
les gambades du maréchal étaient d'autant plus
vives qu'il était au milieu d'un cercle nombreux ou
avec des étrangers de distinction. Pour lui, c'était
faire preuve publique de sa force.
Voici quel était invariablement son genre de vie.
Il se levait entre minuit et quatre heures du ma-
tin. Après s'être débarrassé du manteau jeté sur six
bottes de foin qui composait sa couche, — il se pré-
cipitait tout nu hors de sa tente, et il se faisait je-
ter, coràm populo, cinq à six seaux d'eau froide.
Grâce à ce régime hydrothérapique suivi en tous
temps, à tout âge, les rigueurs de l'hiver lui étaient
inconnues. La vue de sa tenue ordinaire suffisait pour
glacer les frileux. Qu'il fit quinze degrés de chaud
ou de froid, Souworow s'habillait de basin blanc. Sa
veste, son gilet et ses culottes étaient coupés dans
cette étoffe légère, dont les plis nouaient sur son
corps amaigri, sans autre ornement que le cordon
souwomow* 71
Je l'ordre de Saint-Cîeornes j des revers et un collet
de toile verte paraient seuls la veste. Sur la tête, un
petit casque en feutre , garni de franges vertes.
Comme chaussures, des bottes mal laites, mal cirées,
à tiges tombantes et à rctmussis montant tort haut.
Lorsque deux anciennes blessures à la jambe le fai-
saient par trop soutlrir. il ne gardait qu'une botte ;
l'autre pied chaussait un soulier, la jarretière res-
tait déboutonnée et le bas retombait sur le talon.
Ainsi équipé, il disait longuement sa prière du
matin, puis il courait le camp dès la pointe du jour,
jetant partout le coupdVeil du maître et saluant d'un
co-ri-a>-co retentissant les officiers étrangers qu'il
pouvait rencontrer. — Le chant du coq était pour
lui symbolique ; son imitation signifiait d'un seul
coup : Honneur et gloire au soldai vigilant.
Le dîner avait lieu à sept heures du matin, en
été, et à huit, en hiver. Après les manœuvres de
nuit, Otî Se mettait à table des l'aurore. Les habi-
tudes de beaucoup de personnes j'en trou\ aient
contrariées, mais l'exemple du chet' taisait loi, et,
lorsque huit heures sonnaient, chacun axait faim.
Le repas était long, car c'était le seul substantiel
de la journée, et Souworow v taisait largement hon-
neur. Jusqu'au soir, il se contentait de prendre >.\u
thé ou ducaié. Le vin, L'eau-de-vie et surtout L'aie
anglaise formaient sa boisson ordinaire. Quant à la
cuisine, elle était malheureusement moins cosmo-
polite ; elle se composait exclusivement de ragoûts
COSaqUes détestables, mais que personne n'osait
SOUWOROW.
trouver tels. — « Une pareille délicatesse aurait dé-
plu. »
Les manières du maréchal affectaient la raideur
militaire en toute occasion. « Lorsqu'il vous saluait,
il s'arrêtait, tournait ses pieds en dehors presque
sur la même ligne, se redressait, effaçait ses épaules,
enfin se plaçait comme s'il avait dû être inspecté et
portait ensuite la main droite ouverte et de côté à
son casque ; c'est ainsi que le soldat salue. Lors-
qu'il voulait marquer une plus grande considération
à la personne qu'il rencontrait, il s'inclinait très-
bas, d'assez mauvaise grâce et sans rien changer
d'ailleurs à l'attitude que je viens de décrire.
Il voulait servir de modèle de subordination à
toute l'armée. C'est pourquoi son aide de camp
Tichinka avait mission de lui ordonner formelle-
ment de quitter la table, si, par hasard, il s'oubliait
à manger plus que d'ordinaire. Se retournant alors,
Souworow demandait d'un ton mi-sérieux, mi-plai-
sant : « De quelle part ? »
— Par ordre du maréchal Souworow.
— « 11 faut qu'on lui obéisse, » répondait-il en
riant... Et il se levait.
La même cérémonie se renouvelait lorsqu'il res-
tait trop longtemps sous la tente, ce qui lui arri-
vait quelquefois, et il allait aussitôt se promener.
Son désir de se faire adorer du soldat en faisant,
comme eux, en toute occasion, le poussait aux actes
les plus singuliers. Ici, je copie plus que jamais le
SOUWOROW* 7 I
colonel de Guillaumanches, qui approuve d'ailleurs
sans réserve ce qu'on va lire :
« Si Souworow était presse de quelques besoins,
soit à la parade, soit pendant quelques manœuvres
publiques, il y satisfaisait devant tout le monde afin
que le soldat n'eût pas honte, en L'imitant, de céder
publiquement aux besoins que la nature a imposés
à tous les hommes; mais, aussitôt après, il se tai-
sait apporter de l'eau et une serviette, pour se laver
et essuyer les mains, croyant faire en cela un acte de
propreté, et rendre un hommage public à la pudeur.
" Je l'ai VU tout couvert de ses ordres nombreux,
surchargé de diamants, vêtu d'un uniforme de feld-
maréchal enrichi de superbes broderies sur toutes
les tailles, se moucher dans ses doigts qu'il essuvait
sur sa manche, et cela uniquement parce qu'il se
trouvait devant quelques soldats. La première fois
que je fus témoin de cette singularité, il s'aperçut
d'un mouvement d'étonnement dont je ne fus pas
maître et me dit : m Lorsqu'ils voient leur général
u se moucher comme eux dans ses doigts, ils n'au-
« ront ni honte ni regrets de ne point avoir de mou-
ci choirs. »
Si Souworow se mouchait dans ses doigts, il ne
se piquait pas moins d'une grande délicatesse sur ce
chapitre de la civilité puérile et honnête. ■ L'usage
généralement reçu dans la bonne compagnie, de
cracher dans son mouchoir lorsqu'on est en SOCÛ
lui était souverainement antipathique, et lui faisait
éprouver un dégoût qui se peignait sur tous
traits :
74
SOUWORO W
« Crachez loin de vous! disait-il, et ne renfermez
pas avec soin dans votre poche ce que vous trouvez
trop sale pour mettre à terre. »
Quel dommage que Souworow n'ait pas connu le
système japonais où le mouchoir est remplacé par
une provision de petits carrés de papier !
L'ordonnance de sa maison répondait à la simpli-
cité primitive de ses manières. Il n'avait qu'un seul
aide de camp particulier, ancien soldat qui l'avait
sauvé dans une action et que plus tard il avait fait
colonel. Il n'avait également qu'un seul domestique.
Aux jours de cérémonie, il prenait autant de sol-
dats ou de Cosaques que son service l'exigeait. Sa
voiture était un kibitk, charrette russe traînée par
des chevaux de réquisition. Lui-même n'avait pas de
cheval, et dans une manœuvre ou à la guerre, il
montait le premier coursier venu.
Dès que l'armée campait, Souworow abandonnait
la maison choisie pour son quartier général et il n'y
entrait guère que pour dîner. Sa tente, — une tente
de simple officier, — était dressée dans un coin du
jardin. Même dans le palais de l'impératrice, son lit
se composait invariablement de quelques bottes de
foin recouvertes d'un manteau d'uniforme.
Très-ladre, comme on l'a vu par certains détails,
Souworow savait dépenser. A Varsovie, le payeur
de son armée prend les cent cinquante mille francs
qu'il avait en caisse pour payer une dette de jeu.
L'affaire s'ébruite, mais le maréchal paye de ses de-
WOROW. 7:
niers en écrivant à l'impératrice : « Il est juste que
je réponde de mes officiers. »
En 1796, il sollicite des dons de terres pour ta
officiers qu'il a distingues. Comme La réponse tarde.
il distribue une de ses propriétés particulières et il
écril de nouveau : — « J'ai vu que DM demande était
indiscrète. Riches comme nous le sommes des bien-
faits de notre souveraine, il est juste que nous par-
tagions avec ceux qui l'ont bien servie. »
11 détestait les courtisans et ne manquait pas l'oc-
casion de leur l'aire une avanie. Apres l'avoir rap-
pelé d'exil, l'empereur Paul l'envoie complimenter
par son favori le comte K. On l'annonce.
1 k. ! s'écrie SouWOrOW, Le comte K. ! Mais je ne
connais pas de famille russe de ce nom. Au surplus,
qu'il entre. »
Le comte est introduit. Même répétition de la
SCène. I .e maréchal joue toujours l'etonnement et
finit par lui demander de quel pavs il est originaire.
Je suis natif de l.i Turquie, repond le comte,
c'est à la grâce de l'empereur que je dois mon
titre.
— Ah !... VOUS a\e/ sans doute rendu quelques
services éminents. Dans quel corps sves-vouf servi
\ quelles batailles avea-voui assis)
— Je nai jamais Servi dans l'armée.
— Jamais! VOUS elle/ donc unploxe dans 1*1
affaires ci> îles. \a dans quel ministèn
— Dans aucun. J'ai toujours été auprès de l'au-
guste personne de Ss Majesté.
j6 SOUWOROW.
— Ah ! mon Dieu ! et en quelle qualité ?
— J'ai été le premier valet de chambre de Sa Ma-
jesté impériale.
— Ah ! très-bien, s'écrie Souworow. »
Puis, se retournant vers son domestique :
« Iwan, vois-tu ce seigneur ? Il a été ce que tu es.
A la vérité, il Tétait auprès de notre très-gracieux
souverain. Quel beau chemin il a fait ! Il est devenu
comte! il est décoré des ordres de Russie !... Ainsi.
Iwan, conduis-toi bien ! Qui sait ce que tu peux
devenir. »
Un autre jour, il rencontre sur l'escalier du pa-
lais impérial un chauffeur de poêle, c'est-à-dire l'un
des plus humbles domestiques de la maison. Aussi-
tôt, il lui donne la main, il l'embrasse et se recom-
mande avec chaleur à sa protection. Etonnement
général des courtisans.
« Que voulez-vous, leur dit-il, j'ai entendu dire
qu'à la cour le plus piètre personnage pouvait nuire.
Je me mets donc au mieux avec tout le monde. »
J'ai dit que Souworow se trouvait bien des seaux
d'eau froide qu'il se faisait jeter chaque matin sur le
corps. Pour pousser son armée dans la voie de l'hy-
drothérapie, il se plaisait assez souvent à l'enrhu-
mer. « Je me rappelle, raconte Guillaumanches,
qu'un jour de janvier, à la parade, sur la grande place
de Varsovie, il était onze heures, un corps d'environ
dix mille hommes, rangés en carré, remplissait cette
place. Le froid était excessif, un givre glaçant tom-
SOUWOROW. 77
bail du ciel. Le maréchal, vêtu eu simple veite de
basill blanc, commence son discours accoutumé. 11
s'aperçoit bientôt que la rigueur de la saison faisait
trouver Ce discours beaucoup trop Long; dus lors, il
le lit durer environ deux heures. Chacun rentra
dans son quartier, transi de froid, et presque tout le
monde, officiers, sous-ofliciers, soldats furent enrhu-
més. Le maréchal, malgré sa veste de basin, ne le tut
pas. Rarement je l'ai vu plus gai ; ses appartements
retentissaient d'éclats de toux continuels ; c'était
pour lui unu douce satisfaction de les entendre. »
Comme tous les originaux célèbres, Souworow
n'aima point les femmes; — elles ont un tact si mer-
veilleux pour dérouter les affectations de l'orgueil
masculin.
Quand, par hasard, il se trouvait en leur présence,
il évitait de porter les yeux sur elles et surtout de
les toucher. 11 se maria par devoir, sans se laisser
captiver davantage par l'amour conjugal. Au sortir
des appartements de sa femme, OÙ il ne se présen-
tait guère, ■ il se faisait jeter plusieurs seaux d'eau
sur le corps comme pour se purifier. »
11 fut bon père, cependant. Ali moment d'entrer
en campagne sur un point fort éloigné, il se détourne
de sa route pour voir sa famille, gagne Moscou en
poste, sans s'arrêter ni jour ni nuit, descend à la
porte de son hôtel, et monte sans bruit à la chambre
OU ses enfants sont couches. I ne bougie à la main,
il entr*ouvre les rideaux , considère un moment les
Objets de sa tendresse, les bénît, les embrasse dOU-
78 SOUWORO W
cernent et remonte vite en voiture sans que leur
sommeil ait été troublé.
Souworow était religieux dans toute l'étendue du
mot. Non-seulement il lisait son office divin tous
les matins, mais il avait enjoint à tous ses officiers
de réciter la prière à voix haute devant leurs soldats.
Même devant un simple pope il s'arrêtait volontiers
et demandait sa bénédiction. Devant un évêque, il
ne se dispensait jamais de cette marque de respect.
Les ministres de tous les autres cultes avaient
droit à ses égards particuliers. C'est ainsi qu'arrivant
en Suisse, à l'Altorff de Guillaume Tell, il s'em-
pressa de descendre de cheval pour demander la bé-
nédiction du curé. — Ce qui ne l'empêchait pas ,
quelques minutes après, de faire donner cinquante
coups de bâton au même ecclésiastique, sur je ne
sais quelle plainte. « Ses respects, dit Guillauman-
ches, étaient pour le ministre des autels et la puni-
tion pour l'homme délinquant. » — Il est probable
que le pauvre curé eût donné volontiers tous ces
égards pour un seul coup de knout.
Dans ce grand respect pour la religion, entrait
d'ailleurs un vif sentiment hiérarchique. Souworow
eût confondu volontiers , comme son empereur, le
pouvoir religieux et le pouvoir militaire en sa seule
personne. A l'église, dès qu'il avait reçu la bénédic-
tion du prêtre officiant, il se retournait vers ses of-
ficiers et les bénissait à son tour.
A table, après le Benedicite dont il ne se dispen-
soi; woro w, 7 1
sai) fiiiilnif , il lui arrivait souvent «Je donner ■ une
petite bénédiction •> ù ses voisins. Si on ne répon-
dait point Amen, il disait en riant : « CetU qui ne
disent point Amen n'auront point d'eau-de-vie. » —
On sait que le verre d'eau-de-vie tient au commen-
cement des repas russes, la place de notre verre de
vifl de Madère.
Lorsqu'il tut exilé dans un de ses villages, il pas-
sait une grande partie du temps à L'église, dont il
s'était tait nommer marguillier, chantant les offices
■ av#C force contorsions » et, même, sonnant jour et
nuit les cloches à la place du sonneur.
La cause de cet exil est assez curieuse pour être
rapportée ici. L'esnpereur Paul 1er avait eu l'idée de
régler la ooiffttre de son armée. Partout, il avait fiait
envoyer de petits bâtons modèles pour la mesure des
boucles et des queues de l'armée. Souworow .se mo-
qua de cette minutie. Ses propos lui valurent bien-
tôt un ordre d'exil auquel il .se soumit BVCC éclat.
VêtU en simple grenadier, il assembla ses troupes
e dégrada 1 leurs veux de toutes ses décorations
qu'il plaça sur une sorte d'autel tonne par des tam-
bours et des timbales. - >< Camarades, s*écrie-t-il,
un temps viendra peut-être OÙ VOtre général repa-
raîtra au milieu de vous ; alors il reprendra ces dé-
pouilles qu'il vous laisse et qu'il portait toujours
dans ses \ ictoires. »
A peine étail-il retiré à Moscou qu'un nouvel ordre
l'expédie dans un village. I. 'histoire de sa dégrada-
«So SOUWOROW.
tion volontaire avait sans doute accru la colère im-
périale.
L'officier de police chargé de le conduire avait
mission de lui donner quatre heures pour se pré-
parer au départ.
« Quatre heures ! mais c'est trop de bonté, s'écrie
ironiquement le maréchal... Une heure suffit à Sou-
worow. »
Et apercevant un carrosse à sa porte, il continue
sur le même ton : « Souworow allant en exil n'a
pas besoin d'un carrosse, il peut bien s'y rendre
dans l'équipage dont il se servait pour aller à la cour
de Catherine ou à la tête des armées. Qu'on amène
un kibitk ! »
Revenu à de meilleurs sentiments, l'empereur
l'appelle par une lettre autographe à Saint-Péters-
bourg, mais le proscrit s'arrête à la suscription :
Au feld-maréchal Souworow, et refuse d'en lire da-
vantage, déclarant que s'il était maréchal il ne serait
pas exilé et gardé dans un village. « Je ne suis qu'un
vieux soldat! — dit-il. »
Il fallut que Paul Ier écrivît une nouvelle lettre
en mettant cette fois : A mon fidèle sujet Souworow.
Comme tous les Russes, Souworow avait le don
des langues ; il en parlait huit et s'exprimait très-
bien en français. Il avait lu beaucoup, connaissait
l'histoire ancienae et en abusait parfois pour se
placer au-dessus de César et d'Annibal. A cette ad-
miration peu modeste de lui-même, il donnait ce
singulier motif : « Les Romains croyaient bon de
SOUWOROWi si
se vanter beaucoup en public, parce que cela donne
de l'émulation à celui qui écoute. »
N'en déplaise à (îuillaumanches, qui trouve cette
théorie superbe, je crois que sur ce point, comme
sur beaucoup d'autres, Souworow ne vovait que le
petit côté des choses. — N'importe en quel monde,
la modestie d'un homme remarquable trappe beau-
coup plus qu'une outrecuidance systématique.
82 M. DE DOUDEAUVILLE.
M. DE DOUDEAUVILLE
Avec Louis-François-Sosthènes de Larochefou-
cauld, duc de Doudeauville, a disparu un type ex-
centrique pour notre temps, car il était le dernier
qui conservât les us de l'ancienne aristocratie. Nous
ne rappellerons ici ni l'auteur de Maximes que sa
parenté avec Larochefoucauld ne suffit pas pour ex-
pliquer, ni le directeur des Beaux-Arts qui fit une
petite guerre aux nudités des Tuileries et aux jupes
courtes de l'Opéra. Nous ne voulons voir que le
type du parfait gentilhomme, et nous prétendons le
faire suffisamment apprécier en rendant compte de
l'emploi d'une de ses journées, — autant vaut dire
de toutes, car il lui en coûtait de changer ses ma-
nières d'être. Nul n'a plus ponctuellement payé sa
dette aux obligations de ce bas monde.
Dès six heures du matin, Baptiste, le chasseur,
pénétrait dans la chambre à coucher, grande pièce
tendue de rouge fleurdelisée d'or, pleine de livres et
de portraits de famille. Il disait à haute voix, selon
l'ordre formel qu'il en avait reçu :
M. h | noi ;> i \ D I ' i m. y.
« II est l'heure, monsieur le duc ! - Il nj faut pa l
être paresseux. ■
Et le duc de sauter vite hors du lit, de passer son
pantalon à pied rouge» d'endosser sa robe de cham-
bre rOUgfl et d'aller s'installer en face de SOU bureau
a cylindre, dans un petit fauteuil donné par
Louis XVIII.
Sur ce bureau, à coté de boites de pastilles et de
cigarettes, reposait un choix de publications ré-
centes. Notre lecteur matinal prenait un livre et l'an-
notait au cravon. Ces annotations, recopiées ensuite
sur des feuille! \ olantes, étaient interfoliecs plus
tard, par le relieur, dans le volume, ou toute trace
de crayon était soigneusement effacée à la gomme.
A sept heures, arrivait .M. (maries Bonnet, le se-
cretaire particulier ; il dépouillait le courrier, en
taisait lecture, et transcrivait séance tenante les
missives dictées par le duc, mais toujours signées
par lui en grandes lettres serrées qui sentaient d'une
lieue leur di\-septieme siècle.
A dix heures, entrée du cmtïcur et Au déjeuner.
Saut" exception, le déjeuner, servi sur une petite table
à écran placée dc\ant la cheminée, se composait
d'un potage uras, d'une côtelette et de pomjnes de
terre à la crème. Nm appétit satisfait, M. de Dou-
deamille travaillait une pâtée destinée 'i son grillon
ta-, uri. Puis, il abandonnait sa tête aux lOÎns de
M. Musetix, son coitleur, en rejetant :
«. Tu VSIS encore m'arracher quelques chc\ei I
< m ' il n'v a pas de danuer, monsieur le duc.
84 M. DE DOUDEAUVILLE.
— Tu le sais ! autant de cheveux arrachés, — au-
tant de bottes ! »
Et en effet, dès que le fer du malheureux artiste
tirait le moindre poil, il se voyait porter, parla main
ducale, une botte en plein abdomen. Si la séance
était bonne, il recevait une pastille en signe de satis-
faction ; s'il n'avait pas été adroit ou si le duc s'était
montré trop nerveux, la retraite de Museux était, au
contraire, troublée par une dernière botte ; — la
plus furieuse de toutes.
Jusqu'à onze heures, M. de Doudeauville donnait
ses audiences. Il était fort accessible et fort libéral,
— deux qualités qui suffisaient pour lui valoir une
clientèle de sénateur romain.
D'une exquise politesse pour les femmes, il se
levait toujours pour elles, et s'avançant jusqu'à la
porte, il disait à la visiteuse, quel que fût son âge :
« Madame, je suis à vos pieds. Daignez entrer.
Veuillez vous asseoir. »
Et tout en écoutant, il arrachait une à une les pa-
pillotes de Museux. Il finissait cette opération en
fixant sur sa tête un grand peigne circulaire qui
maintenait l'encadrement exact de ses boucles.
A onze heures, ses petits-fils venaient recevoir le
baiser paternel. Puis, M. de Doudeauville appelait
Baptiste pour l'habiller et entamait sur le choix du
vêtement le plus en harmonie avec l'état de la tem-
pérature une discussion dont ce fidèle serviteur ne
manquait jamais de trancher le nœud. Sa toilette
M. DK DOUDEAUVILLE.
laite, il passait chez la duchesse et assistait, -sans y
prendre part, au déjeuner de famille.
Vers une heure, les passants de la rue de Ya-
rennes voyaient s'ouvrir les portes de l'hôtel du nu-
méro 47, et un suisse en grande tenue frapper sur le
pavé un coup retentissant de sa longue canne. —
C'était le duc qui sortait en voiture.
Une fois rentré, il s'habillait de noir, mettait
une cravate blanche et présidait le dîner, auquel
toute la famille assistait invariablement en grande
toilette. — Puis on passait au salon, qui était
resté le rendez-vous, sans mélange, du noble fau-
bourg.
La aussi se réunissait, à de certains jours, la So-
ciété orientale, dont M. de Doudeauville était le pré-
sident et aux séances de laquelle il ne manqua jamais
de paraître orné de toutes ses décorations, y com-
prise la grand'erou de Saint-Janvier. Ces minuties de
l'étiquette étaient pour lui une loi.
11 était grand d'Espagne de première classe et an-
cien colonel de la garde nationale parisienne, deux
titres qui ont du marcher de compagnie pour la pre-
mière lois.
Longtemps avant sa mort, M. de Doudeauville ne
voulait plus entendre parler de médecin. C'était a
la somnambule qu'il demandait la guérisOfl du ca-
tarrhe qui le tourmentait. Celle-là paraissait avec
son lils, jeune enfant dont elle axait Lut son magne-
86 M. DE DOUDEAUVILLE.
tiseur. Elle donnait sa consultation dans la chambre
même où notre indiscrétion a conduit le lecteur.
C'est là aussi que le duc entendait la messe lorsque
son état de santé ne lui permettait pas d'aller aux
offices.
Le manuscrit de ses Mémoires, — dont quelques .
volumes ont paru en divers temps, — ne compte pas
moins de cent quinze cahiers in-folio. Il fit en outre
beaucoup de brochures politiques, dont l'une lui va-
lut (i833) trois mois de prison et mille francs
d'amende. Comme citoyen, il prit toujours une part
active aux affaires du pays. En 1845, il vint présen-
ter à la Chambre des députés une pétition, où il
réclamait, au nom de la France, et en vingt-deux
articles, vingt-deux libertés nouvelles.
« Si nous pouvions seulement en obtenir la moi-
tié, — disait le Corsaire, — nous ne disputerions
pas sur le reste. Si même la Chambre en accor-
dait seulement un quart, nous serions encore satis-
faits. »
Mais le véritable rôle du duc de Doudeauville date
de la Restauration, où il fut l'une des causes se-
crètes qui rapprochèrent Louis XVIII de M. deVil-
lèle, par l'intermédiaire de Mme de Cayla.
Nous avons dit combien M. de Doudeauville était
bon et généreux. De pareilles qualités sont hérédi-
taires dans la famille à un degré inouï. — On en ju-
gera par \efait divers que nous allons rappeler ; il a
été reproduit en i85o par tous les journaux :
M. I) B l"> l'HK \ ' VI*.]
tt Le sieur Lebouetti, ancien gentilhomme ordi-
naire de la Chambre du roi Charles X, a comparu
devant la Cour d'assises de la Seine; il était accuse*
d'avoir détourné, au préjudice de Mm'' la duchesse
douairière delà Rochcfoucauld-Doudeaux ille, dont il
était l'intendant, une somme de plus de <">oo,ooo fr..
v compris les intérêts; déclaré coupable par le jury,
il a été condamné à dix années de réclusion.
• Cette affaire a révélé l'extrême générosité de
M""' feu la duches.se de Doudeauville, qui, après
avoir obtenu l'aveu d'une soustraction énorme, non-
seulement avait pardonné à son intendant, mais avait
encore augmenté SOll salaire de i.ooofr., à la con-
dition que pour cette faute et par expiation il la ver-
serait chaque année dans la caisse d'une maison de
charité dont eile était la fondatrice. Cette bonne
dame a été bien récompensée ! »
88 CHODRUC-DUCLOS.
CHODRUC-DUCLOS
Ce gueux célèbre a eu, de son vivant, en 1829,
les honneurs d'une biographie en quelque sorte offi-
cielle.
Le portrait, placé en tête du volume, est superbe.
Chodruc est représenté marchant les mains croisées
derrière le dos, selon son habitude. Le profil, régu-
lier, ne manque pas de dignité. L'œil est beau; le
nez, aquilin; les lèvres, fortes; la barbe et les che-
veux vont se perdant sous le collet d'une redingote
haut montée. Le dos est voûté, mais les épaules sont
larges, et les mollets affectent une saillie vigou-
reuse.
La tenue est celle d'un homme qui serait sorti
depuis dix ans sans changer d'habits. Le fond du
chapeau s'est affaissé ; ses bords se contournent
comme ceux d'une salade de ligueurs. Redingote et
pantalon sont déchirés avec le plus grand art. Ce ne
sont que créneaux et dentelures compliquées comme
celles des jupes portées aujourd'hui par nos petites
maîtresses. Les crevés sont nombreux. Au travers du
CffODR rc-iin i.'
drap le COIldC s'est fait jour; les genoux se montrent
à nu; il y a solution de continuité dans bien des
coutures. Quant aux bottes, il n'en reste plus qu'une
paire de semelles retenues par des lanières croisées
sur des pieds emmaillotés de chiffons.
Sous cette livrée de haillons, qui reconnaîtrait un
e\-beau de L'Empire? Chodruc avait été le lion de-
cette ville coquette qui se nomme Bordeaux. Et
alors, on ne l'appelait que le Superbe, comme plus
tard on ne l'appela que l Homme à la longue barbe.
Fort, beau, adroit, passionné en toutes choses, le
Superbe avait lait parler de lui de bonne heure. Lé-
gitimiste exalté, sa vie n'avait été qu'une lutte con-
tinuelle contre le pouvoir de la République et du
Consulat, — lutte pleine d'épisodes romanesques.
Sa première équipée date du siège de Lyon.
Fuyant la maison paternelle , il court se joindre
aux défenseurs de la ville. Après la prise de celle-ci,
le voilà captif des républicains. Mais il est déjà ren-
iant chéri des dames, et il est sauvé par une Lyon-
naise. L'histoire ne dit pas à quel prix.
La jeunesse de Bordeaux l'accueille, au retour, a
bras ouverts. Considéré comme un modèle de bra-
voure, il veut être aussi le Brummel de la Gironde.
Son tailleur lui ouvre un crédit de soixante mille
lianes par an; il change trois lois de chemise en
douze heures et se sert des foulards les plus luis
pour tirer ses bottes, car il n'v avait alors de
Imites bien laites que celles ou l'on ne pouvait
entier.
OO CHODRUC-DUCLOS.
Toutes ces coquetteries étaient soutenues par un
poignet de fer. Un soir, au théâtre, dans une loge,
le Superbe voit insulter une jeune mère par deux
malotrus. Il s'élance, il prend le plus mutin au
collet, et le tient quelque temps à bras tendu dans
le vide,, au-dessus du parterre, en criant : Gare là-
dessous ! Sur la prière de l'offensée , il consent ce-
pendant à reposer l'offenseur dans la loge, et il se
retire... Saisie d'admiration, la dame ne put oublier
le Superbe, et si, comme la Lyonnaise, elle n'avait
pas à lui sauver la vie, elle lui sacrifia du moins sa
fortune. Elle était veuve, riche, et sensible, comme
on disait alors.
Chodruc était passé maître au tir et à l'escrime.
Son biographe veut que ce soit sans avoir fréquenté
les salles d'armes. Il aurait même refusé de prendre
jamais leçon en disant : « Si j'ai le malheur de tuer
jamais mon semblable, je ne veux pas du moins
qu'il soit dit que je l'ai appris. »
La réponse est belle, mais j'y crois faiblement.
On ne peut bien tenir une épée ou un pistolet sans
s'y préparer d'un façon qui sente l'étude.
Chodruc allait donc souvent sur le terrain, suivi
par la voiture de la sensible veuve, toujours prête à
recueillir le blessé. Avec toute son adresse, il n'était
pas invulnérable, mais il avait des manières à lui
de se consoler d'un coup de pointe.
« Je ne donnerais pas ma blessure pour vingt-cinq
louis, disait il un jour en quittant Raynal, son mé-
decin.
IODRUC-D1 «il
— Comment cela :
— Parce que Rayaal, tan me saignant, a dti qu'il
n'avait jamais VU de plus beau sang. »
Apres s'être bien battu avec les particuliers, le
Superbe imagina de lutter avec le pouvoir. Ce n'é-
taient pas les occasions qui manquaient à ses sym-
pathies politique >.
I n jour, deux partisans des Bourbons attendaient
à l'ii Dieu ne Bordeaux le moment de porter
leurs tètes sur l'echat'aud. Le Superbe rallie plusieurs
partisans déterminés , surprend le mot d'ordre, ut
.se munit, chez le costumier du théâtre, de plusieurs
COStumes de gardes nationaux, (iràce à ces unitbr
meSj il organise une fausse patrouille qui enlève les
deux condamnes. Les saUveurs et les sauvés tirent
ensuite aux jambes, mais Chodruc est arrête a
Saintes et ramené à Bordeaux sous le coup d'un
procès criminel. 11 doit son salut à l'éloquence de
l'avocat berrerc.
Enhardis par ce premier succès, les muscadins
de Bordeaux insultèrent au spectacle le gênerai
l.annes, qui commandait alors ba division. Celui-ci
fait, séance tenante, affréter les perturbateurs. Ni
tureUement, le Superbe tait p. nue de la bande ou
brille Pevronne;, un futur ministre. Relâché le len-
demain, il se voit saisi de DOUVCau et impliqué dans
une Ccheuse affaire, à laquelle il échappe encore
en prouvant un dlibi. Mais toutes ces complications
ne sont pas dénouées axant quatre mois. Pendant
cette longue détention, le Superbe ne CBSJC de y.Vn\
<)2 CHODRUC-DUCLOS.
ner à ses gardiens les plus chaudes alarmes. Tantôt
c'est un gardien dont il fend la tête d'un coup de
cruche, tantôt c'est un gendarme dont il arrache le
sabre pour tomber en garde dans le vestibule même
de la prison.
Deux autres gendarmes mènent le Superbe à l'in-
terrogatoire en voiture; il joue si vigoureusement
des pieds et des mains que le voilà sautant par la
portière et allant se tapir dans les décombres d'une
maison démolie. On ne peut l'en tirer qu'après un
siège en règle.
Cette fois encore la justice bordelaise use d'une
indulgence surprenante ; et le Superbe en est quitte
pour quatre mois de détention.
Au sortir des cachots, Chodruc va respirer à bord
d'un bâtiment corsaire , sur lequel il fait une croi-
sière en amateur. Il ne revient au port que pour se
brouiller de nouveau avec la gendarmerie. Paris lui
paraît devoir être un séjour moins dangereux ; là,
de nouvelles incartades lui font bientôt donner pour
logement l'Abbaye. De guerre lasse , il accepte un
ordre d'embarquement pour l'escadre de Bruix, à
Brest ; mais, en chemin, il tourne à gauche, et va re-
joindre les Chouans avec les cinq cents francs que
Fouché lui avait donnés pour indemnité de route.
La pacification complète de la Bretagne et de la
Vendée ne permet pas au Superbe d'exercer beau-
coup de bravoure sur ce nouveau terrain. Force lui
est de rentrer dans ses foyers avec un passe-port du
général Hédouville. Mais il est trop connu à Bor-
CHODR.UOD1 CLO
d'eaux, et Fouché ne veut point se laisser mystifier
deux t'ois. On reprend le Superbe, on le dirige Sur
\ meennes , puis sur Bicetre, d'où la Restauration
seule put le l'aire sortir.
Au\ Ccnt-Jours, il se jette dans la Vendée. Son
dernier duel l'y attendait.
Un Larochejaequelein , son compagnon d'armes,
le traite de roturier :
« Je m'en lais gloire, répond Chodruc. Je me
bats pour mon roi, et non pas, comme vous, pour
un morceau de parchemin. »
Puis, il force son compagnon d'armes à se ren-
dre sur le terrain, et il le tue. — Quelle leçon de
principes! là quel théâtre bien choisi pour la
donner !
Du reste, cette rencontre devait être aussi fatale
au roturier qu'au noble. Les Larochejaequelein de-
mandèrent justice au roi, et le bouillant défenseur
de la Légitimité lut condamné ù ne rien recevoir de
cette Restauration pour laquelle il avait t'ait tant
de coups de tête.
11 a beau provoquer le colonel Kabvier au restau-
rant et le blesser à l'épaule sans lui laisser le temps
d'avaler son potage ;
11 a beau voir Peyronnet, son ancien compagnon,
devenir garde des sceaux ;
La manne officielle ne tombe pas pour lui.
On Lui offre, il est vrai, l'epaulettc de comman-
dant de gendarmerie. Mais elle parait trop mesquine
à cet ancien entonecur de gendarmes. H veut être
94 CHODRUC-DUCLOS.
-colonel, et même général, au dire de certains. On
le laisse marchander, on le laisse s'user, se froisser,
s'aigrir au milieu des humiliations et des déceptions
qui attendent à Paris plus d'un pétitionnaire. Et si
Chodruc menace, la police de M. Decazes, encore
un enfant de la Gascogne, est là pour lui prouver
qu'elle saura suivre l'exemple de Fouché.
C'en est fait alors. Notre solliciteur crache sur
l'humanité. Il vivra désormais en cynique. Le Su-
perbe ne sera plus que l'Homme à la longue barbe
du Palais-Royal , car c'est au Palais-Royal , c'est au
centre même de l'élégance parisienne de son temps,
que, nouveau Diogène, il étalera ses haillons, c'est
là que sa dégradation physique insultera publique-
ment à l'ingratitude de ses amis du pouvoir.
Dès lors, son chapeau et ses vêtements devinrent
petit à petit ceux du portrait que j'ai décrit en com-
mençant. Sa redingote passa successivement du bleu
au violet, du violet au gris poussière, et du gris au
noir de crasse. En i83o, les lambeaux qui le cou-
vraient étaient attachés avec des ficelles ; les feuilles
de papier chargées de boucher les trous jouaient
d'assez mauvaise grâce le rôle de crevés dans le
costume de ce nouveau don César de Bazan.
A dix heures du soir en hiver ; à minuit, en été,
Chodruc quittait sa promenade favorite pour se
perdre dans les ruelles immondes sur lesquelles se
dresse aujourd'hui le grand hôtel du Louvre. Il en-
trait dans un hôtel du dernier ordre, jetait sans dire
un mot sa pièce de vingt sous sur la table, prenait
CHODS DC-DUCLO
une chandellt el montait à une chambre dont il re-
filant d'ouvrir la porte à qui que ce lut. De Jeux à
quatre heures de l'après-midi, selon la saison, il se
lésait, descendait, remettait la cle aussi .silencieuse-
ment que la veille, et allait s'attabler chez une frui-
tière du voisinage OÙ il proportionnait son appétit
au contenu de sa bourse. Puis, il allait digérer au
faubourg Saint-Germain, et revenait invariablement
au Palais-Royal.
Si rude et si abject que lût le momie au milieu
duquel vivait Chodruc, on y redoutait sa malpro-
preté, son mutisme, ses colères parfois terribles,
le sans-taçon avec lequel il vaguait souvent tout nu
dans l'hôtel où il passait la nuit. Dans deux bouges
de la rue Picrrc-I .escot, l'hôtel de France et l'hôtel
de Lyon, on se vit obligé de recourir à la force
publique pour lui faire changer de domicile. L'hôtel
de Verdun fut, je crois, sa dernière demeure.
Au Palais-Royal, les promeneurs et les marchands
soutiraient plus encore que les habitants de la rue
Pierre-I .escot. I .a pudeur publique invoqua la rigueur
de l'autorité. Efl r8a8, après cinq années de pro-
menades, l'Homme à la barbe parut deux fois sur les
lianes de l.i police correctionnelle. ( )n apprit alors,
non sans ctonnement, que ses tantes de la Réole lui
avaient laissé douze cents francs de rentes, et qu'il
possédait uwc petite ferme sur les bords vie la ( ia
ronne, sans préjudice de ce que lui donnaient ses
anciens amis du noble faubouru.
()6 CHODRUC-DUGLOS.
Un côté caractéristique du caractère de Duclos,
c'est que ; s'il ne rougissait pas de demander , il
s'indignait de ce qu'on lui offrît.
Les personnes compatissantes qui croyaient lui
devoir une charité se voyaient repoussées par un :
« Je ne reçois rien, » — ou — « Gardez votre argent,
j'en ai peut-être plus que vous. »
Aux juges qui l'interrogeaient , il se contentait de
répondre :
« Mes moyens d'existence! J'emprunte à ceux que
je connais et qui savent que je pourrai leur rendre...
La pudeur! Je n'y ai jamais porté atteinte. Chaque
jour, avant de sortir, je répare mes vêtements. De-
puis cinq ans, je n'ai pas découché. Ce n'est pas là
être un vagabond. »
Ce qui ne l'empêcha pas d'être plusieurs fois con-
damné à la prison, en 1828, en 1829 et en 1 836.
Outre la biographie que j'ai citée , j'ai trouvé des
notes sur Duclos dans une Histoire des fous célèbres
imprimée en i835 et dans un article de YEncyclo-
pédiana. Ce dernier n'a guère plus d'une page, mais
il est spirituellement fait, et je regrette de n'en pas
connaître l'auteur; je lui emprunte ces dernières
lignes :
Chodruc-Duclos, qui avait vécu dans l'intimité des hommes
les plus distingués parmi ses compatriotes, avait-il jamais été
un homme d'esprit, je l'ignore. Ce que je puis dire, c'est que
son esprit avait suivi sa fortune, et que ses rares discours
n'étaient guère plus élégants que sa culotte.
Au surplus, il parlait peu ; par la raison qu'on ne lui don-
nait pas le temps de faire de longues conversations, ses con-
tribuables n'ayanv rien de plus pressé, après avoir donné leur
C lion RUC-D UCLO i. 07
aumône, que de quitterMCompagnie.il ne cherchait pas
retenir.
Le Palaie-Royal était pour lui comme une grande toile
d'araignée dont il était le mattre, et dont il av.iit calculé les
lignée, le-- arcs et les tangentes, s.i vue. des plus perçantes,
apercevait d'un bout I l'autre du jardin lea personnes qu'il
avait constituées ses tributaires; il calculait sur-le-champ le
circuit et les évolutions qu'il avait à faire pour tomber sur
elles à l'i m proriste et sans qu'elles pussent l'éviter. Son mot
était : 1 Prêtez-moi une petite pièce ; l'ai besoin de prendre un
bouillon. »
On a déjà raconte que ChodniC-Dudos, apercevant, en 1
pendant les trois journées, un combattant qui visait des
Suisses, prit un fusil, le chargea, et. donnant une leçon de tir
au maladroit plébéien, tua un Suisse, par manière d'exemple.
Puis remit le fusil aux mains qui le lui avaient confié, en di-
sant : 1 Voilà la manière de s'en servir; je vous le rends parce
que ce n'est pas mon opinion.-
Cette anecdote inventée exprime assez bien l'attitude de
cette espèce de lazsarone devenu indifférent à tout ce qui
passionnait la foule autour de lui, mais en qui devait sur-
vivre, quoique comprimé, le goût des exercices où il avait
excellé.
En terminant, je m'aperçois que je n'ai pas tou-
ché un mot cfune correspondance amoureuse publiée
Jans la biographie dont j'ai parle des le commence*
ment de cette notice. - En tout, je n'v compte que
cinq lettres assez médiocres, toutes relatives à
querelles de famille, à des pertes de jeu. Nul frag-
ment ne peut mieux que celui-ci taire juger du ca-
ractère et du style de Chodruc. Il dépeint sa rentrée
de \i\e force dans li maison maternelle :
...Je frappe; le bon chien de garde répond et MmbleaTC
le domestique d'aller ouvrir, .le trappe. 1e trappe. 1e frappe ;
*)8 CHODRUC - DUGLOS.
point on ne vient ouvrir : je me méfie de tout, et sors de de-
vant la porte, semblant croire que madame ma mère n'est pas
encore rentrée; et cependant je ne doutais de rien. Je m'a-
chemine vers Tourny, et là, je me livre à bien des idées : je
m'arrête à celle de revenir à la charge, et si l'on ne m'ouvre
la porte, à l'enfoncer. Très-résolu, je marche à grands pas; je
frappe de nouveau; un voisin officieux, pour épargner ma
peine, médit qu'il n'y a personne; qu'on est parti. Je ne ré-
ponds point, je frappe encore pour la dernière fois; j'essaye
si la porte est enfonçable : je trouve beaucoup de résistance;
mais comptant sur ma force, je vois un moyen de réussir,
c'est de me fracasser contre la porte ou de fracasser la porte.
Je traverse la rue bien directement devant l'endroit qui m'of-
îrait le plus beau jeu ; et là, prenant ma course avec la vio-
lence que vous me connaissez, je me précipite sur la porte, je
l'enfonce et tombe avec elle, sans heureusement me faire au-
cun mal; je l'arrange ensuite du mieux que je peux, et me
couche...
Par tout ce qui précède, le lecteur a déjà jugé Cho-
druc-Duclos. La force et le courage qu'il eût pu si
glorieusement employer dans un temps où l'on se
tenait partout furent dépensés sottement et inutile-
ment par lui au milieu d'un monde de viveurs peu
délicats ; pour comble de disgrâce, il ne put se faire
prendre au sérieux par le parti pour lequel il avait
lutté si bruyamment. Dès lors, partisan méconnu,
viveur ruiné, il chercha l'ostentation dans la misère,
«comme il l'avait autrefois cherchée dans le luxe.
C'est un faux cynique, car il fut cynique par dépit,
et non par vocation.
PIERRE
ri ERF E LE GR A\ D
On assure qu'entrant à l'improviste àans la cabine
d'un capitaine de navire, Pierre le (i ranci le vit ca-
cher un livre sous la table, Il voulut pénétrer le
motif de cette manœuvre, et il découvrit que le ca-
pitaine craignait de l'offenser en laissant voir une
notice OÙ les Russes étaient représentés comme
canal le dé taire d'excellentes choses, mais à la ççn-
■ i) d'étnB bien battus des la moindre faute.
Loin de voir une impertinence dans ce jugement,,
le c/ar aurait déclaré qu'il contenait v.ne '^wnde
\ enté.
L'histoire semble digne de foi m on examine de
i la conduite du souverain qui en est le héros,
Pierre le Grand eui affaire à un peuple sauvage, via
il duquel la douceur eût paru faiblesse. Aussi son
on poin. canne peuvent-ils être consi-
dérés comme ses trois grands instruments de ci\i-
Sur une fausse dénonciation de MerunkolT, Pierre
frappe l'architecte Le Blond, qui a la faiblesse d'eu
IOO PIERRE LE GRAND.
mourir de honte, bien que le czar, revenu ensuite
de son erreur, ait saisi le dénonciateur au collet et
l'ait rudement frotté contre une muraille.
Après la bataille de Pultawa, il rosse un de ses
officiers qui parlait mal de Charles XII.
A la prise de Narva, il soufflette le comte de Horn,
en l'accusant d'avoir fait répandre trop de sang par
une résistance inutile.
Au milieu des Strélitz conjurés pour l'assassiner,
il frappe à coups de poing et le chef des conjurés et
le capitaine de sa propre garde, venus trop tard, à
son gré, pour le dégager.
Il se lève de table pour rosser un seigneur russe
qui lui donnait à dîner, parce que celui-ci avoue que
sa maison était infestée par les taracanes, — scara-
bées très-communs en Russie et que le czar avait
en horreur.
Il rosse son lieutenant général de police parce
qu'il trouve un pont de Saint-Pétersbourg mal en-
tretenu.
Il rosse Wolinski, son ambassadeur à la cour de
Perse, pour une faute que celui-ci n'avait point com-
mise. Ayant ensuite reconnu son erreur, il s'en ex-
cuse ainsi : « Très-fâché, Wolinski ! mais vous mé-
riterez bien cette petite correction quelque jour, et
alors faites-moi souvenir que vous avez du crédit. »
Et comment Wolinski se serait-il plaint, quand la
même infortune était échue au fastueux Menzikoft
lui-même, à Menzikotf son favori, auquel le czar
confiait le soin de le représenter près des cours
étrangères. Il avait beau être en grande tenue, dans
PI i i< i< i Ll Gît AU D. IOI
son carrosse «i six chevaux, au milieu d'une nuée
de pages et de chambellans, — si le maître était
mécontent, il fallait bien vite descendre pour accep-
ter publiquement une ration de coups de canne,
puis remonter en voiture avec la même sérénité que
s'il avait reçu des compliments.
Quelquefois la canne opérait sur les masses.
Ainsi, le Sénat avait ordre de s'assembler tous les
jours dès huit heures du matin pour expédier les
affaires de l'empire. Un jour, Pierre le Grand arrive
de voyage à ['improviste, et ne trouve personne en
séance. Les sénateurs, trop confiants en l'absence
du maître, dormaient la grasse matinée. 11 les fait
quérir sans délai, et se tenant à la porte, il distribue
à chacun dès l'entrée une volée terrible.
Un seul sénateur, âgé et infirme, averti par les
sentinelles, échappe en criant d'une voix suppliante :
m Père, si tu me frappes comme les autres, je suis
Ufl homme perdu. »
Enfin, n'oublions pas que le czar battit le chef de
ses cuisines pour avoir laissé manger un morceau
de son fromage favori, le fromage de Limbourg,
qu'il avait, en bon ménager, pris soin de mesurer
avec un compas après son repas de la veille.
la canne, qui jouait un rôle si actif, portait
le nom de DubitlH en russe : gTÛS bâton ■ (l'était un
gros jonc à pomme d'ivoire, qui devait rudement
frapper lorsqu'il était manœuvré par un homme de
si\ pieds trois pouces comme Pierre le ( iiaïui. A'
]Q2 PIERRE LE GRAND.
sa mort, elle fut placée au musée de l'Académie, à
côté des habits qu'il portait d'ordinaire.
La vue de cet instrument rappelait plus d'un sou-
venir désagréable aux visiteurs. Aussi Stœhlin ra-
conte comment, se promenant un jour au musée , il
entendit Velten, le cuisinier en chef dont nous ve-
nons de parler , dire au conservateur Schumacher :
« Mon gendre, vous devriez bien mettre cet instru-
ment de côté et ne pas le montrer, car ceux qui le
voient tremblent qu'il ne danse sur leur dos, comme
il a fait souvent sur le mien. »
De semblables corrections n'avaient d'ailleurs rien
de déshonorant pour la dignité nationale. Les
Russes n'en mouraient pas comme ce pauvre Le-
blond. Puis, le czar faisait souvent luire un rayon
de soleil après l'orage. C'est ainsi qu'après avoir
bâtonné son lieutenant de police, il l'invitait à pren-
dre place à ses côtés dans sa carriole, lui disant
avec bonté : Sadiss, brat! (assieds-toi, frère P
Une fois en vie, Pierre le Grand fut las de châtier
de sa propre main. Il éprouva le besoin de s'adjoin-
dre un homme, je devrais dire un bâton. Il jeta les
yeux sur un capitaine nommé Sinœwin qui avait
pris deux frégates au commencement de la guerre
avec la Suède. Nommé contre-amiral, doté d'une
gratification de dix mille roubles, quelle ne fut pas
la joie de ce vaillant marin lorsque le czar daigna
lui dire :
« Je te fais mon confident, et je te chargerai de
punir ceux qui manqueront à leur devoir. »
P1ERR1 il SRAND.
Comme |a chaîne n'était pu une sinécure. Pierre
ne tarde pas a dire à son confident :
« Nous dînerons demain chez un seigneur qui
Commis des exactions. Pendant le repas, tu le que-
rellent SOUS le premier prétexte \enu, et tu ne le
lâcheras pas sans lui avoir appliqué cinquante coi
de bâton... pas un de moins ! »
L'amphitryon, rossé aussi rigoureusement que L
programme le voulait, se traîne aux pieds du maître;
il lui demande justice.
«« Pourquoi as-tu rançonné telle et telle \ille
contente de répondre celui-ci, tu n'as que ce que tu
mérites. Sinœwin a bien lait. Trinque avec lui, cm -
brassez-vous... et sois plus sa^c! »
Pierre le Grand donnait parfois à ses corrections
un vrai prologue de comédie.
Quelques princes de sa cour dépensaient au
de leurs revenus. Il en lait venir un dans son c1
net: il lui demande amicalement à quel chiffre mon-
tait sa dépense annuelle. Surpris, le dissipât*
déclare ne pouvoir répondit bien au juste, mais il
propose de consulter son intendant.
« Tu ne sais donc pas, dit Pierre, combien il tr-
iant d'argent . Je t'aurais cru plus de bon sen . M
n'importe! Yovons si nous ne pourrions pas en
nous taire le calcul. Quelques centaines de POUh
de plus ou de moins ne seront pas iutc affaire
El voilà le car détaillant le budget \\^y chap
demandant successivement ce que coûtent les éqol
pages, les domestiques, les habits et les récepl
104 PIERRE LE GRAND.
de son sujet. Une fois son addition faite, — le total
en était considérable, — il opère de même pour les
revenus et arrive à un chiffre inférieur de plus de
moitié...
« Tu me trompes ou tu pilles mes caisses ! s'écrie-
t-il aussitôt en le prenant aux cheveux. »
Après l'avoir bien bâtonné, il le renvoie avec cette
péroraison :
« Va-t'en, et fais rendre compte de la même ma-
nière à ton intendant. Apprenez tous deux que la
dépense ne doit pas excéder la recette et que qui-
conque vit aux dépens d'autrui est un voleur. »
N'exagérons pas cependant. Dubina se reposa en
certains jours. — Dans ses moments de bonne hu-
meur, Pierre variait le mode du châtiment. Son
ami Menzikoff l'éprouva d'une façon assez comique.
Le czar se reposait à Cronstadt et il avait donné
à sa sentinelle l'ordre de ne laisser entrer personne.
Menzikoff se présente. On oppose la consigne, et
comme il veut passer outre, le factionnaire fait mine
de le repousser à coups de crosse. Menzikoff, fu-
rieux, demande qu'il soit fait justice de l'insolent.
« Connais-tu ce seigneur ? dit Pierre à la senti-
nelle.
— Oui, sire... c'est Menzikoff.
— Est-il vrai que tu as voulu lui donner des coups
de crosse, et pourquoi?
— Parce qu'il prétendait entrer malgré l'ordre de
Votre Majesté.
— Très-bien ! Qu'on apporte trois verres d'eau-
PIERRE LE GRAND.
de-vie 1... Tenez, Menzikoff, buvez à l.i santé de ce
brave que- }e Eus sous-officier. ■
Le favori boit et croit en être quitte.
Encore un verre, Menzikoff! Rebuvez à la
santé de ce sous-officier auquel je donne le grade
tic lieutenant, a
11 reboit encore en taisant la grimace.
« Allons, un troisième verre ! fait l'impitoyable au-
tocrate,— portez toujours la santé1 du lieutenant;
je le fais capitaine. — Puis, allez le taire équiper
Conformément a son nouveau grade. Et que dans
trois jours il puisse paraître décemment devant
moi !... Encore un mot. Si jamais vous vous avisez
de chercher à molester un homme qui a lait son
devoir, ceci, et le czar montrait Dubina, - ceci
VOUS apprendra le vôtre. »
De tous les actes de ce grand justicier, le plus
étrange est certainement la condamnation de la com-
tesse Hamilton. Suédoise d'origine, dame d'hon
neur de l'impératrice, la comtesse Hamilton avait
toujours été traitée par le c/ar avec beaucoup de
bienveillance; elle passait même pour avoir été son
amie. Peut-être se tia-t-elle trop à une ta\eur paSSS
gère!... En tous cas, aucune sollicitation ne put lui
éviter (fenCOUrir la peine capitale pour un triple
infanticide.
Le jour de l'exécution, la coupable paru! devant
e peuple. Yctue ^.\\\n<: robe de soie blanche garnie
de rubans noirs, coquetterie dernière I elle fut
conduite au supplice.
1()(> PIERRE LE GRAND.
L'empereur vint prendre congé de la coupable, et.
il lui dit en l'embrassant : « Je ne puis violer les lois
pour te sauver. Supporte ton supplice avec courage
dans l'espérance que Dieu te pardonnera tes péchés.
Adresse-lui ta prière avec un cœur contrit. »
M1I(' Hamilton se mit à genoux, pria, et on lui
trancha la tête, le czar s'étant détourné.
Tel est le récit fait par Stœhlin, d'après un témoin
de l'exécution qui était Vœtius, menuisier de la
cour, chargé de dresser l'échafaud.
L'historien édité par le prince Galitzin ajoute
que Pierre ramassa la tête tombée, la baisa, détailla
en véritable anatomiste les veines du col à ceux de
sa suite, puis la réunit au tronc après un second
baiser.
Cette funèbre parade n'eût peut-être jamais eu lieu
si la comtesse Hamilton eût ménagé la réputation
de l'impératrice mieux que la vie de ses propres en-
fants. Mais elle avait été précédemment convaincue
de dire que l'impératrice s'enivrait, et ce délit lui
avait déjà valu les batogues.
Comme on a le droit de ne pas savoir ce qu'était
le supplice des batogues, j'ajouterai qu'il consistait
en ceci : — On s'étendait, face contre terre, et deux
exécuteurs tenant la tête et les pieds du patient entre
leurs genoux, frappaient le corps à coups de ba-
guettes jusqu'à ce qu'il devînt bleu. On usait parfois
quarante à cinquante baguettes en une séance, car
elles se cassaient souvent.
Ce châtiment qui permettait de conserver la che-
P1ERR1 i > CRAN IX
mise, était réservé aux prêtres, à l'armée et aux ;
sonnes de distinction.
Nous venons de voir un exemple singulier Je
l'amour du czar pour la science. Son désir d'ins-
truire la nation russe était si vif qu'il eût appris
tous les métiers, et il en savait beaucoup, — pam
les naturaliser ensuite dans ses immenses po
sions. Tout ce qui se rattachait .1 la chirurgie lai
inspirait surtout un vif intérêt. Il pratiquait i
saignées; il lit même la ponction à une hvdm-
pique.
Les exploits d'un bateleur qui arrachait les dent .
avec la pointe d'un sabre lui causèrent un tel en-
thousiasme qu'il voulut prendre leçon : il en pro
si bien que, par la suite, il lit courir plus d'un dan-
ger aux mâchoires des personnages qui l'accompa-
gnaient.
Il \ eut cependant un Russe qui dut peut-être ta
vie à ces velléités d'opérateur... Il s'était attiré le
courroux de l'empereur et se rendait au palais, non
sans grande appréhension, lorsqu'il lui prit Pidét
d'entrer en couchant sa joue sur la main comme s'il
eût eu une grande y.i^c de dents. Le bâton Lm
rial, qui était déjà levé, s'abaissa devant C(
teinte haï die.
« Qu'est-ce
— Ah! sire... depuis hier... la plus forte rage Je
dents.
Est-elle creuse taule c/av visiblement ad
JOS PIERRE LE GRAND.
— Elle est gâtée et me cause souvent de la dou-
leur.
— Qu'on m'apporte mes instruments ! »
L'histoire ajoute que le pardon suivit de près l'ex-
traction de cette innocente molaire.
Le procédé s'ébruita et plus d'un coupable inquiet
de son sort voulut y recourir. Mais toutes les réé-
ditions de la même scène n'eurent pas un égal suc-
cès. Un certain Alsufief, dénoncé pour désobéis-
sance aux ordres impériaux, crut échapper en exhi-
bant sa dent creuse et en entendant son empereur
demander ses instruments, mais le czar choisit cette
fois la dent la plus forte, la plus saine, et il la tour-
menta de telle sorte qu'il souleva trois fois le pa-
tient au bout du poignet, avec la vigueur d'un
maréchal de village.
Le tour de la dent fut aussi joué par PolbojarofT,
valet de chambre du czar, mari malheureux d'une
femme acariâtre et galante. Un jour, son chagrin
était si visible, que le czar en demandait la cause.
PolbojarofT eut l'idée diabolique de prétexter qu'il
souffrait pour sa femme en proie au plus terrible
mal de dents.
Pierre saisit avec empressement cette occasion de
taire une nouvelle prouesse. Il court armé de son
pélican chez M"lc PolbojarofT, la couche par terre et
lui extirpe deux dents indiquées par l'époux vin-
dicatif, qui répond froidement aux injures de sa
femme :
« Cet emportement prouve combien votre mal
PIERRE il '■ k a H i». IO9
était vit". Toutes les fois qu'il recommencera, je
prierai le czar de renouveler cette habile opéra-
tion. »
Mais la femme ne se tut pas pour cela, et le c/ar,
instruit par elle de la supercherie, chargea la ter-
rible Duhina d'enseigner à Polbojarofl plus de res-
pect pour l'art dentaire.
Pierre le Grand était vraiment trop autocrate pour
laisser au pouvoir religieux une prépondérance qui
avait contrarie ses prédécesseurs. 11 se refusa donc
a remplacer le patriarche de L'Eglise russe, et comme,
dans un synode, on le pressait de pourvoir à cette
Vacance, il se frappa la poitrine en criant :
« Le voilà! votre patriarche! »
Les popes pliaient devant cette volonté de ter.
mais non sans laisser échapper aucune occasion de
réagir Contre elle. Les miracles leur coûtaient peu
.ui besoin pour passionner L'esprit public. Ainsi ,
lorsque Pierre le Grand voulut favoriser Pétersbourg,
Sa ville nouvelle, au détriment de Moscou . la vite
sainte, une vierge peinte dans une église r.:.uve se
mit à pleurer. On crie au prodige. Le peuple ac-
court en foule, répétant que la vierge sainte s'en-
nuie horriblement loin de Moscou. Pierre' se trou-
vait au canal de Ladoga. Prévenu par courriel-, il
marche toute la nuit; il arrive, conduit par les
popes jusqu'aux pieds de L'image miraculeuse. Apres
L'avoir considérée, il donne ordre de l'apporter dans
son palais et procède .1 un examen dont Stiehlin a
I IO PIERRE LE GRAND.
conservé tous les détails, d'après un témoin irrécu-
sable, Cormidon , intendant de la cour :
« Il trouva d'abord de très-petits trous dans les coins des
yeux que l'ombre formée par l'enfoncement qui les termine,
rendait presque imperceptibles. L'empereur retourna l'image,
ôta la bordure supérieure du cadre, enleva de sa propre main
la seconde toile qui le couvrait par derrière et jouit du plaisir
de voir réaliser ses soupçons, en découvrant La source men-
songère des larmes de cette pauvre image. C'était une petite
cavité aux environs des yeux, pratiquée dans l'épaisseur de la
planche; il s'y trouva encore quelques gouttes de l'huile qu'on
y avait mise précédemment, et le tout était recouvert par une
espèce de doublure. Voici le trésor! s'écria Pierre le Grand,
voici la source des larmes miraculeuses. Alors il fit approcher
tous ceux qui étaient présents pour donner plus d'authenticité
à la découverte, et les assurer par leurs propres yeux de l'arti-
fice et de la fourberie.
« Pour faire bien comprendre ce mécanisme aux assistants,
ce prince leur dit qu'il était tout naturel que de l'huile figée
se conservât longtemps sans couler, dans un lieu frais, jus-
qu'à ce que la chaleur lui rendît la fluidité; qu'il leur avait
montré les trous au travers desquels elle filtrait en forme de
larmes par les coins des yeux, ce qui arrivait toutes les fois
que la flamme des lumières qu'on mettait devant était proche
et avait échauffé l'air qui l'environnait.
« La découverte de cette supercherie criminelle, manifestée
devant tant de témoins, causa beaucoup de joie à Pierre le
Grand. Il reprit sa tranquillité, et dissimulant son indignation
ainsi que le désir qu'il avait de découvrir les auteurs de cet
artifice, il se contenta pour le moment d'adresser ces paroles
à l'assemblée : « Vous avez tous vu, dit-il, la source des pré-
« tendues larmes de l'image de la vierge, publiez partout et
« faites connaître au public ce que vous avez vu de vos pro-
« près yeux et dont vous êtes convaincus. Détruisez l'effet du
c présage insensé autant que malicieux qui a été tiré de cette
« imposture prétendue miraculeuse, et qu'elle soit exposée à
PIERR] LE GRAND. lit
une dérision générale Pour moi, ie garde cette Image,
divine, mais très-ingénieusement fabri [uée, pour la dé|
■ dans mon cabinet «.les ai I
Cependant l'empereur, outré d'une pareille machinai
et mortifié du présage ni'avaient fait tirer ces larnaes artifi-
cielles, mit. en secret, tout en QBUVre pour en découvrir l'au-
teur. Il y réussit, au bout «.le quelque temps ct à la suite de
plusieui i recherches sourdes. L'imposteur, après avoir avoue
toutes les circonstances de s, m crime et le motif qui l'avait
tait agir, fut si sévèrement châtie, «pic personne ne se i .
dans la suite d'entreprendre rien de pareil.
La papauté était, naturellement aussi, en butte
aux mauvaises plaisanteries de ce souverain peu or-
thodoxe. Le titre «.le pape était donne au chef de
ses soixante fous ; ils portaient le cordon de l'Épe-
ron d'or, qui s'acquiert, comme on sait, à prix d'ar-
gent, et qui avait été acheté a Kome.au prix de
soixante roubles pour chacun.
I n peu avant sa mon, le c/ar tomba élan-, une
mélancolie profonde que les médecins cherchèrent
a combattre en ordonnant des divertissements et des
mascarades. On organisa donc sur un pied grandit
l'élection élu nou\eau pape des tous.
Cette parodie des cérémonies romaines eut heu
élans la maison de Sotof, le y-\\^- défunt, sur le haut
de laquelle on avail établi un carillon muni île deux
cloches ele bois, deux cloches de plomb et soixai
quatre cloches de pierre. La chambre d'élection était
meublée <\\-u trône .1 six marches sur lesquelles un
tonneau était commis ù l.i garde de deux BacchUS
qui avaient la permission de l'enivrer el qui
usèrent pendant huit jouis. Autour du trône étaient
112 PIERRE LE GRAND.
rangées treize chaises percées occupées par treize
autres Bacchus.
Dans l'autre chambre , où devait se tenir le con-
clave , on avait dressé quatorze loges séparées par
des nattes. Au devant de chaque loge, pendait un
soulier d'écorce d'arbre qui servait de lustre. Sur
une table , au milieu de la chambre , un tonneau
d'eau-de-vie et un tonneau de viande salée étaient
livrés à la discrétion des cardinaux improvisés pour
ce sacré collège.
Le conclave fut ouvert par une cérémonie que re-
latent minutieusement les anecdotes éditées par le
prince Galitzin. On ne me croirait point si je n'en
reproduisais le texte :
L'empereur convoqua tout le conclave pour le 3 janvier,
à deux heures après-midi. Il s'assembla dans la maison de
Butturlin, et se mit en marche vers celle de Sotof dans l'ordre
suivant :
i° Un maréchal en habit bourgeois, avec une grande ba-
guette enveloppée d'un drap rouge;
2° Douze fifres habillés en enfants de chœur du pape, habits
et parements rouges, tenant chacun une cuillère entourée de
petites sonnettes ;
3° Un second maréchal ;
4° Soixante enfants de chœur ;
5" Cent officiers de l'état civil et militaire, avec les lieute-
nants généraux, trois à trois, en habits ordinaires;
(5° Un troisième maréchal, habillé en cardinal avec un man-
teau rouge garni de petit gris blanc, suivi :
i. Du prince Fepnin avec un autre seigneur, en habit ordi-
naire.
2. Des généraux Butturlin et Gollowin, le premier dans son
uniforme, l'autre en cardinal.
PIERRE LE G i< \ N i>.
3. l>c Pierre l". en lurtoul rouge avec un petit c » 1 1 c t . ayant
.1 v.i droite le prince Cétar habille en cardinal.
|. D'un nain en habit noir, tenant un rouleau de papier à
la main, mis comme le secrétaire ecclésiasti.jue.
'?. I)e quatre rangs de cardinaux en habits pontificaux.
(ï. I)e six bègues, comme orateurs du pape, chacun bé-
.mt d'une manière différente. Ils étaient admirables dans
leur genre.
7. l)e Bacchus, plein de vin et d'esprit-de-vin. assis sur un
tonneau, tenant un gobelet d'argent; derrière était un petit
Bacchus qui lui tournait le dos. tenant élevé, avcc les vieux
m. uns, au-dessus de sa tête, un Bacchui d'argent doré. Ils
étaient portés sur une bière par leixc paysans tOUl à lait
ivres, tirés, p,ir l.i force, des cabarets pour assister a la céré-
monie.
Devant le bière marchait un vieillard tenant des tiges de
bois de sapin sc-ches, qu'un autre homme allumait de temps
en temps avec un flambeau pour représenter l'encens.
S. In très-grand tonneau posé sur une machine portée par
douze hommes chauves, ayant chacun une vessie de cochon
enflée à la main.
<i. L'orateur Zérégof, en habit noir, manteau long et bon-
net carré de velours noir avec des pointes d'argent, tenant
une crosse en forme de pelle sur laquelle était un BaccbUS
peint.
10. Sept cardinaui en habits pontificaux, avec un Bacchus
peint sur la poitrine; en main un livre de chansons à l'hon-
neur de Bacchus.
L'impératrice suivait de loin, en carrosse, pourvoir cette
procession. On avait allumé dans toutes les rues vies tonneaux
«le poix.
\ l'arrivée de U procession dans la cour de la maison, un
grand nombre vie Russes Irappa a toutes lorces sur vies ton-
neaux \ivles. ce qui lit un tintamarre terrible I | .ardmaux
furent introduits et enfermés dans la chsmbrc on,
avec une bonne sentinelle a la porte.
L'empereur resta jusqu'à minuit, cl. en se retirant, mil son
114 PIERRE LE GRAND.
sceau sur la porte, en sorte que personne ne pût sortir. Le
conclave resta fermé de même, et chacun des cardinaux oblige
de boire tous les quarts d'heure une grande cuillère de hois
d'eau-de-vie, sans compter d'autres boissons.
Le lendemain matin, à six heures, Pierre Ier revint faire
ouvrir les portes aux prisonniers. Les cardinaux passèrent en-
suite dans la grande salle destinée pour l'élection, publièrent
les trois candidats, en détaillant les qualités qui les rendaient
recommandables. Ils ne purent se réunir sur un seul sujet,
on passa aux voix : mais chaque fois elles furent égales pour
les trois candidats. Alors on convint de les ballotter, et le
choix tomba sur le commissaire des vivres, nommé Strohost.
qui fut tout de suite porté sur le trône. Plusieurs cardinaux
pleurèrent amèrement d'avoir manqué cette dignité, puisque
le nouveau pape jouissait de deux mille roubles d'appointe-
ments, outre une maison à Moscou et à Saint-Pétersbourg et
autant de bière et d'eau-de-vie de la cave de l'empereur qu'il
lui en fallait pour sa consommation et celle de sa famille.
Chacun fut obligé de lui baiser la main et la mule, sous
peine d'une amende pécuniaire.
De son côté, il distribua de l'eau-de-vie à tout le monde:
Bacchus la tirait du tonneau qui était sous le trône. Après
quoi on descendit le pape du trône, on le mit dans le grand
tonneau dont nous avons fait mention rempli de bière, dont
il versa à boire, à droite et à gauche, à tous les assistants.
On servit ensuite une grande table au conclave ; l'abbesse
et ses trois assistantes portèrent les plats. Il y en avait de
viande de loups, de renards, d'ours, de chats, de souris, etc.
La simplicité de Pierre le Grand était extrême. —
Toute sa maison se composait de douze jeunes
gentilshommes qui servaient de valets de chambre
et de douze grenadiers de sa garde.
Il ne mit guère plus de quatre fois en sa vie un
habit de gala: — il gardait volontiers son uniforme,
en y joignant à l'occasion les accessoires les plus
RI I RRI Il <, l< \ N l>. I l S
bi/.ine C'è lill m'en plcinScn.it. au moment
de donner audience a un ambassadeur polonais, il
lit que le froid était un peu vit' pour sa tête. Re-
gardant .1 cote de lui. il cueillit, eu guise de calotte,
l'énorme perruque de son chancelier (iolouinc qui
resta ch iuvc pendant toute la .séance, dont l'eUe:
devait être assez bouffon.
Pierre avait lui-même peu de cheveux, Pendant
campagne de Perse, il se les était fiait couper
et en avait fait taire une petite perruque qu'il gardait
dans sa poche et qu'il mettait à l'occasion. Si elle
ne suffisait pas. il usait du procède relaté plus haut
en prenant la perruque de Menschikoff OU de tout
autre seigneur à sa portée.
A L'occasion, il ne dédaignait point les perruques
Je bourgmestre. A Dantxick, un dimanche, il était
entre à l'église pendant le service divin. Pour lui
taire honneur, le bourgmestre le place à se-
au bapC des MiagistratS municipaux, mais à peine le
CZar est-il assis qu'il sent le froid tomber des VOÛtes
sur son cr.ine et qu'il se coiffe sans façon de l'ample
perruque de son voisin. Cette liberté parut étrai
aux Dantzickois. Il tant ajouter qu'après le sermon.
Pierre replaça la perruque où il l'avait prise, en
remerciant par une petite inclination de U
I es récits de sou voyage en France me donnent
encore une dernière preuve de son sans-fa '
propos de perruques. Arrivé .! Pari . dan
tements qui lui avaient été préparés, il ne voulut
point touehei aux habits qui l'attendaient, et
110 PIERRE LE GRAND.
tenta de coiffer une perruque à la française après en
avoir rogné la moitié à grands coups de ciseaux. Je
aisse à penser si le Paris de la mode cria au
Ta r tare.
J'ai dit qu'il avait pour pages une douzaine de
jeunes gentilshommes. Sans leur donner de fonc-
tions précises, il les pliait à tous les métiers : adju-
dants, chambellans, fourriers, courriers, ou valets
de chambre. En voyage, le page de service faisait
même les fonctions d'oreiller, et voici comment.
Presque toujours le czar ne reposait que sur la
paille et donnait à son page l'ordre de se coucher
comme un traversin. « Dans cette posture, il fallait
que le malheureux prît patience et ne fît pas le
moindre mouvement. Car , dit Stœhlin , autant il
était gai après avoir reposé , autant il était sombre
et de mauvaise humeur quand on troublait son
sommeil. »
Vue sous certains côtés, cette simplicité excessive
touchait à la parcimonie.
Il faisait raccommoder ses bas et ressemeler ses
souliers.
Sa voiture était une carriole à deux roues. Pen-
dant l'hiver, il prenait de simples traîneaux de place
et se trouvait souvent obligé d'emprunter au pre-
mier passant pour payer le cocher.
Il était parrain de presque tous les enfants des
officiers de ses gardes. A l'occasion, il ne refusait
même pas les simples soldats ; mais pour ceux-ci il
ne donnait pas plus d'un rouble de cadeau en em-
PIERRE LE GRAND. i I ~
brassant l'accouchée. Les femmes d'officiers o
liaient un ducat.
Pour taire gagner son maître d'hôtel, il avait ima-
giné d'organiser chez lui des dîners et des soUpei
prix fixe, — ses généraux et ses officiers y pavaient
comme lui leur quote-part d'un ducat.
l'ilote amateur, il conduisit plus d'une fois des
vaisseaux anglais de Saint-Pétersbourg à Cronstadt,
recevant chaque fois le salaire ordinaire en firom
et en argent.
Une autre fois, il fabriqua près de huit cents livres
de fer dans la première usine métallurgique qui avait
été établie de son temps en Russie par un Allemand.
Werner Muller. Les seigneurs de sa suite avaient
la charge d'apporter le charbon et de faire aller le
soufflet Puis, il réclama son salaire en disant :
« Voilà de quoi acheter des souliers. C'est autant
d'épargné. »
Les souliers furent achetés et le c/ar se plaisait a
les montrer à sa cour en répétant :
■ Voilà des souliers acquis du travail de mes
mains. »
Les dangers courus par Pierre dans sa jeunesse
lui donnaient une crise ner\ euse particulière a cer-
tains moments et surtout en cas de grande colère OU
de réveil subit. Le moyen de combattre cette infir-
mité était singulier. Son cuisinier courait aussi vite
que possible tuer une pie ; sans la plumer ni la \ îder,
il la rôtissait jusqu'au point ou elle était as.
1 1 8 PIERRE LE GRAND.
-cinée pour en faire une poudre dont une dose gué-
rissait l'illustre malade.
Stœhlin ne dit pas un mot du remède de la pie,
mais il en indique un autre que le comte Paul Ja-
gouchinsky, page du czar, avait imaginé le premier.
Dès qu'on voyait Pierre tendre le cou et contracter
le visage, on allait bien vite chercher l'impératrice
ou la première femme ou fille venue, pourvu qu'elle
fût jeune et belle. La surprise agréable causée par
cette apparition inattendue suffisait, paraît-il, pour
amener la prompte disparition de l'accès.
Le second remède me paraît infiniment plus
naturel.
L HOMME AUX FA RFA M '»
i.'HO.M.Mi: Al X FARFADE I S
La ru€ Guénégaud et la rue Mazarine peuvent
encore se souvenir de V Homme aux farfadets*
Il s'appelait Berbiguier, il se disait natif de Oar-
pentras, et il avait le courage d'en être lier. Ses eu-
lottes eourtes, son habit à la française, sa coiffure
en ailes de pigeon, sa figure soigneusement rasée,
annonçaient un citoyen dévoué aux bons principe!.
11 payait régulièrement son terme, il se montrait
poli vis-à-vis de tous, il se piquait d'une grande dé-
licatesse dans les affaires les plus litigieuses. Hrel,
il eût été le modèle des rentiers, sans sa malheu-
reuse croyance aux farfadets.
Pour Berbiguier, tout était empoisonné par CfcS
lutins invisibles. A eux, rien qu'à eux, il attribuai:
les calamités de ce monde, grandes ou petites. Coco,
K>n écureuil favori, meurt dans sa cage... c'est un
farfadet qui l'aura étranglé. — l n feu de cheminée
lui vaut la visite des pompiers. Farfadets! —
Pendant une nuit sans sommeil, une puce ;ir;
nable lui eause mille tourments, 1 arîadette ! barla-
detle!
120 L HOMME AUX FARFADETS.
Nouveau Don Quichotte, notre halluciné fait à
ces ennemis du genre humain la guerre la plus
étrange.
L'hiver, il jette brusquement une poignée de gros
sel dans le feu, et il écoute avec délices les pétille-
ments, les craquements, des farfadets tapis dans la
cheminée.
Sur tous les réchauds de sa cuisine, des cœurs de
bœufs, lardés de milliers d'épingles, mijotent cons-
tamment dans de vastes marmites. A chacune de
ces épingles cuisent plusieurs farfadets, embrochés
la veille.
Ces farfadets, il est bien entendu qu'on ne les
voit pas, mais cela n'empêche pas Berbiguier de les
montrer.
Si Berbiguier se réveille pendant la nuit, il plonge
aussitôt le pouce et l'index dans un pot de tabac à
priser, et il en lance à toute volée des pincées nom-
breuses. Surpris par cette habile manœuvre, les far-
fadets éternuent,se frottent les yeux comme de sim-
ples gendarmes. Aussitôt, le diligent Berbiguier de
les percer avec ses longues épingles noires, et de
clouer subtilement leur invisibilité sur la cou-
verture.
Mais ce n'est pas la fin du supplice. — Dès l'aube,
les prisonniers empalés sont réunis et jetés dans des
bouteilles remplies de vinaigre, — liquide qu'ils ont
en horreur.
Les bouteilles, dites bouteilles-prisons, sont ca-
chetées avec soin ; puis, rangées en évidence sur la
commode, afin que les infortunés détenus puissent.
L HO MM I \ i ' \ I I
l.i nuit suivante, assister à la capture de leurs con-
frères. Dès que le nombre des bouteille trop
grand, elles sont transportées à la cave, bien enve-
loppées dans les pages du grand ouvrage révélateur
de M. Berbiguier sur les farfadets, afin, ajoute
sardoniquement ce dernier, qu'ils puissent lire L: ga-
-ctU\ dernier raffinement de cruauté!
A la ville, les épingles vengeresses reposaient dans
les poches de son habit ; mais elles n'y restaient pas
longtemps.
C'était quelque chose de singulier, rapporte un témoin ocu
lairc. cité par l'auteur anonyme des Fous cilèbrety que devoir
Berbiguier s'interrompre, au milieu d'une conversation grave,
pour tirer une épingle de son étui, l'approcher doucement de
son habillement, et l'y enfoncer en éclatant de rire.
« Oh! oh! disait-il, tu as beau te débattre et me monl
les griffes, tu iras en bouteille avec les autres... Canaille mau
dite! je vous apprendrai a vivre!
Puis, s'il s'était interrompu au milieu d'une discussion po
liti [ue, il la reprenait au point où il l'avait laissée, disait s. m
sentiment sur les affaires du temps, appréciait les faits, e
déduisait les conséquences avec beaucoup de sagacité; -
cela durait jusqu'à ce qu'il lui prit de nouveau fantaisie il i
brocher un farfadet.
Quelqu'un ayant voulu un jour entrer dans sa folie, lui
dit : Je vois que vous faites bonne chasse ce soii
— Oh! ce n'est rien' je vais faire semblant de dormir
dans l'embrasure d'une fenêtre, et roua en verres de belle
Il s'étendit en effet dans un fauteuil, ferma lesyeua, et au
bout de quelques secondes il lardait ses vêtement d'é| ii
avec une telle rapidité que l'étui tut vidé en quelques I
nutes. Cette exécution fut suivie d'une Invitation gracie
pour le lendemain. — Venex chez moi, dit Berbiguier, je les
débroeberai devant vou
122 L HOMME AUX FARFADETS.
A l'heure convenue, l'invité trouve notre maniaque debout,
vêtu d'une simple chemise, malgré un froid très-vif.
« Je vous attendais, dit-il, pour commencer... »
Et jetant un drap blanc sur le parquet, puis, plaçant au mi-
lieu du drap un porte-manteau chargé de ses habits, il ôte
toutes les épingles en tapant à coups redoublés d'une baguette
de fer et en criant :
« Ah ! scélérats, vous ne l'avez pas volé... Tenez, voyez-
vous ce petit noir?... Pan! pan! C'est le plus effronté
de la bande... Et cet autre, avec sa tête de crapaud et sa queue
de singe!... Oh! tu as beau faire la grimace, je ne te crains
pas... Pan ! pan ! attrape encore celui-là... »
Résolu à poursuivre les farfadets sur tous les ter-
rains, et remarquant avec une rare lucidité qu'ils
cherchaient à troubler son cerveau, Berbiguier leur
porta le dernier coup par la publication d'un grand
ouvrage. Le récit de ses souffrances'et l'exposé delà
doctrine anti-farfadéenne lui fournirent la matière
de trois volumes in-octavo..
Ses achats d'épingles, de marmites, de cœur de
bœuf et autres engins de destruction entraînaient
déjà certains frais, sans compter le salaire quotidien
de plusieurs commissionnaires du quartier payés à
l'heure pour l'aider dans sa guerre d'extermination.
Mais ce fut bien autre chose quand il fallut faire
gémir la presse. Que ne psya point alors le naïf
Berbiguier !
Un homme de lettres ne rougit pas de lui prendre
dix mille francs pour revoir le manuscrit. L'impri-
meur demanda dix autres mille francs pour une be-
sogne qui en valait au plus le tiers. Enfin un artiste
lui fit payer mille écus quelques lithographies
I.'IIOMM B Al" \ i \ l< I \ M '
.ment grotesques représentant Berl
dans les diverses phases de son existi ur-
mentée.
Beaucoup d'exemplaires turent adi
verains, aux ministres et aux bibliothèques; leurs
reliures en veau plain relevée par des filets, el par
tranches dorées, durent encore ajouter à la
des frais qui écrasèrent l'auteur.
Dans ces trois volumes, on retrouve avec d'in-
croyables naïvetés de détails, le récit des événements
qui causèrent les singularités de Berbiguier.
Très-crédule sur le chapitre de la cartomanc
commença par être dupe d'une association formée
entr urne vie me une tireu ,
d'Avignon nommée la Mansotte. En cherchant t
le grand jeu un prétexte pour lui extorquerquelq
pièces blanches et deux ou trois DOUteil
liqueur, ces deux sorcières réussirent à en taire un
maniaque accompli.
Surexcité par des cauchemars successifs, le mal-
heureux Berbiguier chercha tour à tour un remède
dans la religion, dans la médecine et dans la née
mancic. Pour comble de • bruit de
doléances avait attire les mauvais plaisants qui ne
lui épargnaient point les mystifications.
Les hommes de l'art eux-mêmes se mirent de la
partie. - Pendant son séjour ,'i 1" ion
dont il était P biguier fut ben
pitié par un chirurgien qui lui propo
netisme. Celte CU1
124 L HOiMME AUX FARFADETS.
nement un nouveau moyen de mettre en scène le
dada du malade. On le posta dans un grand jardin,
sous un arbre qu'on fit semblant de magnétiser. Là,
Berbiguier restait gravement en faction pendant le
nombre d'heures prescrit, tenant d'une main une
baguette magnétique, et, de l'autre, un verre rempli
d'eau qu'il devait boire à petites gorgées, — ce qui,
ajoute-t-il, dans ses mémoires, — le faisait vomir
abondamment.
Cette eau contenait sans doute une dose d'émé-
tique.
Après avoir vomi, le patient ne manquait pas de
se déclarer soulagé d'un mal de cœur qu'il attribuait
à la puissance des farfadets.
Ces stations incroyables firent du bruit dans Avi-
gnon, et les promeneurs se rendirent en foule au
jardin pour en jouir. Aller voir vomir Berbiguier
devint une partie de plaisir.
Quelques personnes compatissantes essayèrent de
désabuser la pauvre dupe. Elles ne réussirent qu'à
le faire changer de jardin. Un jour cependant, il dut
renoncer à ce genre d'exercice, — mais, plutôt que
s'avouer mystifié, il préféra dénoncer son chirur-
gien comme un farfadet déguisé et il eut du moins
l'âpre jouissance de l'ajouter à la liste de ses perse
cuteurs.
Appelé à Paris par des affaires d'intérêt, Ber-
biguier y continua ce genre de vie tourmenté. Logé
d'abord dans des hôtels d'étudiants, il ne tarda pas
à être le point de mire de leurs plaisanteries, et la
LHI lRPADI 123
liste des farfadets s'en allongea d'autant. Les trois
volumes de Berbiguier sont curieux sous ce rapport.
Pas une conversation, pas une mauvaise plaisante-
rie, qui ne s'y trouve détaillée tout au long et dont
les auteurs, nommés en toutes Lettres, ne -oient
voués à l'exécration publique! In sourire, un cli-
gnement d'yeux, un geste quelconque suffisaient
pour vous foire ranger dans la classe des farfadets.
Par exemple, un chapitre entier est consacre à une
farfadette déguisée en femme du monde qui se trahit
en posant sa main sur la cuisse de l'impressionnable
Berbiguier.
Au fond, l'ennemi des farfadets n'était pas, je Crois,
mécontent de la notoriété qu'il s'était conquise.
11 se drape volontiers dans son apostolat.
u Je voudrais bien, écrit-il, que les farfadets ne
fussent que des plaisants qui aient voulu s'amuser
de ma crédulité; mais, hélas ! la naturelle m'a
été marâtre, elle m'a gratifié de beaucoup de facultés
et particulièrement de celle de bien réfléchir. »
Dans les derniers temps, il voulut joindre à
nom quelque chose de sonore, et il se lit appeler
Berbiguier de Terre-Neuve du Thym. Trop cons-
ciencieui pour ne pas justifier ce titre, il avait, dit-i]
dans ses mémoires . l'ait remplir plusieurs cai
de terre neuve et il y avait planté du thym. dette
naïveté pourrait sembler caustique aujourd'hui, i
de gens à particule n'ont pas même w\) semblable
majorât !
Berbiguier \oulm ensuite trouver femme.
Ï2D L'HOMME AUX FARFADETS.
grand ouvrage contient à ce sujet un avis matrimo-
nial des plus boulions. Je le recommande aux ama-
teurs du genre :
« Ce sera une femme qui complétera la victoire que je vais
bientôt remporter (sur les farfadets) : j'associerai ma destinée à
la sienne, je lui donnerai tout ce que je possède. Après avoir
reçu la bénédiction nuptiale, et avoir fait constater l'acte
civil qui doivent m'unir à cette vertueuse créature, je ne m'oc-
cuperai qu'à la rendre heureuse. Toujours auprès d'elle, je ne
l'entretiendrai que de mon amour. Sans cesse aux genoux de
cette créature vertueuse et charmante, je coulerai des jours
heureux... et lorsque je me verrai renaître, ma jouissance sera
à son comble. Voilà donc, lui dirai-je, ceux qui doivent per-
pétuer la race des Terre-Neuve du Thym. C'est à eux qu'il est
réservé de recevoir la bénédiction de l'espèce humaine que
j'aurai délivré de la race des farfadets... Quelle jouissance
pour ma progéniture!
« Il faut bien, puisque j'ai été si malheureux, que je goûte
un peu de bonheur. C'est une femme vertueuse qui doit me
procurer cette agréable compensation. Lorsque je l'aurai in-
troduite dans l'appartement qui doit être le témoin de notre
félicité, mes fourneaux anti-farfadéens seront remplacés par
l'autel conjugal, mes épingles par les bijoux sans faste dont je
veux la décorer; mes cœurs de bœuf par un cœur qui ne pal-
pitera que pour elle... On ne verra plus mes murailles tapis-
sées des imprécations que je lance chaque jour contre mes
ennemis, on n'y lira que des aphorismes dictés par mon
amour conjugal. — Sexe adoré de tous les êtres vertueux, tu
me fais oublier mes souffrances. »
Tant d'éloquence devait être dépensée en pure
perte. Berbiguier mourut célibataire en 1 833, disent
les biographes, et beaucoup plus tard, s'il faut croire
M. Jules de la Madelène, qui le retrouva dans le
Midi vers i85o.
1 y
M. Al) OLP II E BERTRO N
La première fois que je vis ce nom, j'avoue que
je fus vivement intrigué. C'était en [856. Avec l'aide
plus que désintéressée de collaborateurs amis, j'avais
alors fondé et je rédigeais une Rente anecdotiQue,
— petit recueil qui, comme quelques autres, a été
surtout recherche depuis l'époque où il a cessé de
paraître. Nous étions tous très-friands de ce qu'on
appelle en littérature la curiosité. Prospectus éton-
nants, annonces ingénieuses, pamphlets de deux
rers grotesques, on recueillait tout, comme
la manne divine. Jugez de l'admiration ai ec laqu<
fut considérée l'invitation ci-jointe :
M< msieur.
Monsieur et Madame Bertron vous prient de
vouloir bien leur faire l'honneur de venir dîner che\
eux. n Paris, nu dlEnghieny .
ON i IRL1 i; \ DE L'ORDRE I Nil
i -, le i J
P R s V
128 M. ADOLPHE BERTRON.
Quel était ce dîner d'ordre universel? J'avais beau
demander. Personne ne savait. Un des nôtres partit
bravement pour aller voir l'amphitryon, mais il
resta en route et il revint sans avoir eu le courage
d'accomplir sa mission. — La chronique était alors
bien moins visiteuse qu'aujourd'hui. — On se con-
tenta donc d'imprimer un fac-similé de l'invitation...
et on attendit.
Quinze jours après, les notes recueillies permet-
taient de donner les détails suivants :
« Nous avons recueilli plusieurs renseignements sur M. Ber-
tron, dont les invitations à dîner nous avaient, il y a juste un
mois, intrigué si fort.
« M. Bertron est un riche propriétaire fort connu dans le
ressort de la sous-préfecture de Sceaux. Acquéreur du magnifi-
que domaine qu'a possédé en dernier lieu l'amiral Titchakoff,
il vient d'en morceler le parc en soixante-dix lots qu'il prétend
vendre séparément à des conditions tout exceptionnelles.
Ainsi , les acheteurs sont tenus de bâtir une maison dans
chaque lot. M. Bertron refuserait de vendre à celui qui
prendrait deux lots à la fois pour y construire à sa guise une
villa plus grande que celle du voisin.
« Ces soixante-dix maisons devant recevoir la dénomination
collective de Cité-Bertron, celui-ci serait désolé qu'il en man-
quât une seule.
« Pendant qu'il fondait une cité, M. Bertron a songé qu'il
ne lui en coûterait guère plus de gratifier les peuples d'un
nouveau système humanitaire. C'est de cette préoccupation
philanthropique qu'est né l'Ordre universel ; théorie fort com-
plexe et dont nous n'essayerons pas aujourd'hui l'analyse, faute
de données assez exactes. Une fois aux prises avec la difficulté
de propager ce système, M. Bertron a cru pouvoir se faire
mieux comprendre à table. D'un convive bien traité on fait
sans grands efforts un prosélyte. Invoquant les mânes de Gri-
ADOLPHE!
mod >lc l.i Reynière, te créateur Je l'Ordre universel s'c»t donc
mis ;i l'œuvre, après avoir trouvé un bon cuisinier. I oui les
grands dignitaires ^c l'État doivent dit-on, être successive-
ment convia philosophiques; l'Ordre universel
y est exposé avec détails au dessert. ■
Oïl a toujours dit qu'un bonheur n'arrive jamais
seul. Cette fois, Li Revue anecdotique éprouva les.
effets de ce charmant proverbe. Elle reçut la
visite de M. Bertron Lui-même.
Ce joui- solennel est encoreprésent à ma mémoire.
11 était quatre heures. Les rédacteurs Je Li Revue
anecdotique, L. Goepp, F. Platel, I .. Enaull el <>. Du-
plessis , se trouvaient comme d'habitude réunis
dans ta Caverne sombre qui leur servait de bu-
reau, au no g de la rue de Seine. Grâce aux obli-
geantes communications de notre respectable voi-
sine, .M""' Dairnwœl, qui cumulait avec les fonctions
de libraire la lâche peu compliquée — de rece-
voir les abonnements, j'avais su, la veille, qu'un
personnage mystérieux avait pris sur mon compte
des notes tort détaillées.
" Mais, madame, comment est ce monsieur?
— Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il a
une calèche a lui.
— I ne calèche I ! ! »
Les visiteurs à calèche étaient rares au n" •> de la
rue de Seine. Aussi, j quelles Conjectures ne
livra-t-on point! Le lendemain on n'v pensait plus,
quand notre seuil tut franchi par un visiteur arme
de lunettes. Son fige, son abdomen, son fronl quel-
que peu dégarni, son menton soigneusement n
1-50 M. ADOLPHE BERTRON.
nous donnèrent d'abord à penser que c'était un no-
taire qui s'était trompé de porte...
« Monsieur Larchey ? — demanda l'inconnu, es-
sayant de percer le nuage olympique qui envelop-
pait la rédaction de la Revue, où presque tous fu-
maient sous prétexte de combattre l'humidité du
rez-de-chaussée.
— C'est moi, monsieur.
— Je désire vous entretenir en particulier. »
Après avoir fait les honneurs de l'escalier tortu
qui montait au salon, je priai le visiteur de prendre
un fauteuil, — notre unique, — et j'attendis.
« Je suis M. Bertron... »
Je m'inclinai.
« Votre Revue croit me connaître... du moins
elle s'est occupée de moi... J'ai vu le numéro qui
me concerne. La nature de votre recueil ne me pa-
raît pas en rapport avec la gravité du problème so-
cial que je veux résoudre; ce que vous avez dit de
moi n'est pas très-exact, mais enfin je me plais ù
croire que vous n'avez eu aucune intention malveil-
lante à mon égard... D'ailleurs, je tiens avant tout à
ce que la lumière se fasse. »
La conversation continua sur ce ton presque ami-
cal. M. Bertron voulut être présenté à nos amis, et
il ne nous quitta pas sans promettre de revenir nous
voir. Il revint, en effet, plusieurs fois. Comme on
s'en doute, l'Ordre universel était la base de toutes
nos conversations, et son inventeur en arrivait natu-
rellement à parler des sacrifices imposés par la
M. AliOi.rill
propagation du système. Je me souviens qu' une £
il conta comment un lithographe de talent l'a
représenté* en pécheur d'hommes, prêt à lancer sur
le genre humain un filet symbolique, dont les plis
étaient soigneusement ramènes sur l'épaule; — cV
tait Yépervier de l'Ordre universel.
Kt comme cette fantaisie taisait sourire un ;.
tant, .M. Bertron le menaça du doigt en disant :
« Ne sourie/ pas, monsieur! ne souriez pas 1 1
Vous \ ris comme lus autres... »
De tout ceci, on peut conclure que M. Dertron est
un réformateur convaincu. Pour en avqir une idée, il
ne faut pas s'en tenir à ses dernières proclamations :
il faut lire sa profession Je foi de i852 et sa Com-
binaison nouvelle, brochure imprimée la même an-
née. De leur Lecture, il m'a semble ressortir que le
bonheur universel dépend, selon .M. Bertron, du
commerce mis entre les mains de L'État. Produits
du sol et produits manufacturés, tOUl serait, sans
monopole toutefois, entreposé et vendu comme le
tabac, la poudre et Les cartes .'i jouer. Et les béné
fices de l'exploitation gouvernementale seraient I
que les impots seraient énormément réduits, que
tous le. producteurs auraient lui déboÉché assuré,
et que, par conséquent t le bonheur universel ne
rail plus un m\ die.
Maïs ce qui a rendu M. Bertron popuiaii
i brochure, qui est peu connue ; C
. manifestes et des proclamations qui sont,
IJ2 " M. ADOLPHE BERTRON.
leur genre, des monuments. J'ai cherché à en faire
la collection, et, bien qu'elle ait encore de regretta-
bles lacunes, elle renferme des pièces fort curieuses.
On peut en juger par deux professions de foi repro-
duites ici en fac-similé. La première ■ ne pourra dé-
plaire « au sexe qui embellit la vie, » — comme dit
M. Prudhomme qui a tous droits d'être cité ici.
ÉLECTION
Dimanche 8 et Lundi 19 mai 18 58
CANDIDAT HUMAIN
ADOLPHE BERTRON
Français,
Pour constituer un Etat Humain, c'est-à-dire un gouverne-
ment parfait et digne d'être appelé l'Empire du genre Humain :
— que faut-il ?... Il faut que la femme ait toujours, d'une an-
née d'avance, un budget Humain, pour elle et ses enfants,
seule garantie de leur dignité et de leur inviolabilité!...
Qu'est-ce donc , allez-vous me demander, qu'un budget
Humain ?... C'est tout. — C'est l'abolition de toutes les tyran-
nies de ce monde; — moins la tyrannie de la femme. — Eh
bien, quand nt>us n'aurons que la tyrannie de notre mère à
subir, — serons-nous loin d'un État de Bonheur Parfait ?
Electeurs,
Ma candidature n'a d'autre but que de tenir de vous, de
votre souveraineté toute-puissante, un mandat pour indiquer,
comme Législateur, les Voies et Moyens, — qui sont le résul-
M . k D OL P H 1 i OH.
tat de quarante ans d'étude dans les diverses professions <juc
j'ai tant aimées et i|uc j'aime encore à exercer.
ADOLPHE il R i RON,
Ancien négociant, ancien manufacturier, ancien
magistrat, propriétaire, agronome et cultiva-
teur,
C \Mni) v! Hum wn.
Paris, 5 mai i858L
Il ne sera pas distribué de Bulletins aux sections.
Cette autre circulaire s/adresse aill électeurs de
Maine-et-Loire. Je la tiens pour la plus précieuse.
en raison de l'autobiographie qu'on va lire :
ÉLECTEURS El ING1 \
Conçu dans l'une des maisons de négoce de mon père, en
la ville d'Angers, le 9 juin i8o3, jour «.le la fête du Dieu
des chrétiens; né à La Flèche, dans le \icu\ château de cette
ville, sur le Loir, le 5 mars 1 s. > ( Hc . Mes père, mère, mes
lieux paternels et maternels sont originaires du département
de Maine-et-Loire, dans lequel j'ai des propriétés. L'un de mes
aïeux figure sur l'un des tableaux du Muséum, présentant les
de la ville à Henri IV. et avant été le député de r
villc aux États de Bloîs, en i.^;;.
Elève de l'Ecole militaire de La Flèche, des collèges d'An-
du Mans, de Précigné et de plusieurs pensionnats, entre
autres.de celui de M. hel.iroche . professeur de rhétorique,
maison du Musée, mes jours de congé, je les ai passes dans la
charmante lamille de notre br.i\e camarade Camille Desva
rannes, avec les excellentes amies de ma uure. M"*' GaUl
et ehe/ nos bons parents Lemasson , que nous aVODI tant
Biméea et pie nous aimons tOU JOUIS, etc.
Dès mon enfance et toujours, je n'ai pu suiur, m \
infliger une injustice a mes camarades, s.uis ternir;
aussi .h ic préféré conserver ma dignité intacte, a l'instruction
IJ4 W- ADOLPHE BERTRON.
de professeurs trop souvent inhumains. Voici le seul motif
de mes mutations de maisons d'instruction.
« A six ans, je me suis battu en duel pour conserver à une
jeune fille, d'un pauvre officier tué sous les drapeaux, sa répu-
tation, qu'un élève artilleur allait compromettre.
« Aujourd'hui , mon expérience, acquise par un travail et
une théorie très-variés, et par mes observations dans mes
voyages, est grande. Je vous avoue que je ne sais où existe ce
que je ne connais pas; je ne pense pas même que rien de ce
qui intéresse l'humanité me soit étranger.
« J'ai été et je suis encore producteur, cultivateur, arbori-
culteur, etc., ex-fabricant, c'est-à-dire transformateur de ma-
tières premières, ex-négociant, financier. Ayant été dix ans
magistrat, et commissaire expert du gouvernement, en 1846
j'ai refusé la croix de la Légion d'honneur; je ne suis pas
étranger à l'administration, votant chaque année le budget de
deux communes du département de la Seine, comme l'un
des plus imposés, et je possède, en définitif, je dois le dire,
pour faire taire les inhumains, des connaissances générales.
<( Je viens au nom de mon expérience, et comme Angevin .
vous demander un mandat de confiance, celui de vous repré-
senter au Corps législatif; vous déclarant qu'en vous faisant
cette demande, ce n'est que pour devenir et être réellement le
législateur du Genre Humain, fonctions que personne n'a en-
core occupées, et que je saurai remplir dignement, c'est-à-dire
comme un véritable et brave Français et Angevin.
«Aucune religion, ni aucun gouvernement n'ont fait ce
qu'il aurait fallu faire: unir les nations... abolir les guerres
et faire de notre globe un vrai paradis. Avec l'humanité
toute entière que ne peut-on pas faire ! Laisser le genre hu-
main divisé, c'est une grave erreur, — c'est mal, — c'est donc
ce qu'il ne faut pas; c'est pour cela que je continue à prendre
la qualification de candidat humain, voulant unir toutes les
nationalités, toutes les sociétés, toutes les familles, tous les
individus entre eux : aussi, n'ai-je jamais voulu consentir à
m'enchaîner ni religieusement, ni dynastiquement, ni poli-
tiquement. Voici peut-être un des motifs pour lesquels je n'ai
M. ADOLPHE : ' ^ •
i i été élu. Pour moi, le mot Humain signifie
à-Jirc perfection. Sachez- le bien tous, l'ordre e-a l'abolition
de toutes les misères humaines. Jamais aucune candidature
n'a été plus significative que la mienne.
Mon élection sera l'avènement de La perfection en tout et
partout. Angevin I zc qu'il faut.— c'e^t ce pie n
devons tous vouloir.
.( i ic>\. candidat humain, i
: ci î i parc et petit palais de L'Human
i i novembre [85q.
A ces proclamations en ont succédé d'autres, non
moins dignes de l'attention de nos concitoy<
l'amour do collectionneurs. M. Bertron n\
encore député, mais il n'a pas perdu courage. A
c «traire. Il a posé en principe la perpétuité de
candidature. Dès le 7 janvier [860, il a déclaré que,
croyant être suffisamment connu, il ne distribue]
plus de circulaires, de bulletins ni d'affiches, et qu'il
se contenterait de remplir les formalités voulues
pour que son nom soit porté sur le tableau à
les élections, - « ce <.|ui, aioute-t-il, prouvera que
je sais attendre. »
I 1 constance de M. Bertron parait pourtani
s'être démentie en une épreuve suprême. La va-
cance un peu forcée du troue mexicain lui a pa
une si belle occasion d'appliquer ses théories humai-
nes sur une grande échelle, qu'il a brigué la cou-
ronne de Montezuma. Je reproduis ce dernier d<
ment d'après un journal qui ne l'a point dan
1 36 M. ADOLPHE BERTRON.
« Mexicains !
« Longtemps je fus Candidat Humain au Corps législatif;
mes concitoyens sont restés sourds à mes exhortations. Dieu
soit loué! il me réservait une plus haute destinée : le soin
d'assurer le bonheur des Mexicains !
« On me dit que vous voulez absolument un roi ! prenez-
moi !
« Je ne suis pas de race royale, mais seulement propriétaire
à Sceaux, dans le département de la Seine. J'ai extrait de l'huile
de la boue parisienne; je saurai, si vous m'honorez de votre
confiance, faire sortir l'ordre le plus parfait des bas-fonds de
l'anarchie mexicaine.
« Je licencierai une armée qui n'a pas su protéger les gran-
des routes contre ses propres brigandages, et tout l'argent que
dévoraient les soldats, je l'emploierai à les faire travailler. Us
deviendront propriétaires, pères de famille, cesseront d'enle-
ver les jeunes filles et d'entretenir dans le pays cette passion
du jeu si funeste à votre dignité et à votre liberté! A l'inté-
rieur, je vous laisserai faire à peu près tout ce que vous vou-
drez ; je vous habituerai à vous défendre vous-mêmes, à agir
sans protection; enfin, je me contenterai d'une liste civile
aussi médiocre que possible, voulant donner l'exemple delà
simplicité.
« Signé : Ad. Bertron,
« Candidat Humain. »
Le Mexique resta sourd à la voix du Candidat Hu-
main, et la France connaît le reste. En lisant depuis
les papiers publics, M. Bertron a dû trouver plus
confortable que jamais son petit palais de Sceaux.
LE PRIN< i ->7
M0NS1 E l'K LE PRINCE
Il était fils du vainqueur de Rocroy. On l'appelait
Monsieur le /'rince, selon la coutume qui donna
quelque temps aux Condé le privilège de cette
abréviation. S'il ne s'illustra point sur les champs
de bataille, c'est que son père, au dire de la Biog
phie Michaud) ne lui avait rien laissé à faire pour
l'illustration de sa famille. Toujours courtoise, la
Biographie ajoute que M. le Prince fut, vers la tin
vie sa vie, sujet à des vapeurs qui le rendirent la fable
de la cour, mais qu'il ne faut pas trop s'en rapporter
là-dessus aux Mémoires de Saint-Simon, dont la
malignité est connue, (les réserves, que rien d'ail-
leurs ne soutient, tombent devant les laits tres-pre-
cis détailles par l'historien. Je me rallie donc à
Saint-Simon, et j'ajoute, en pleine confiance, un ori-
ginal de plus à ma collectif >n.
I n des plus fidèles gentilshommes de la maison
de Condé, il s'appelait Verrillon, se \,
presse par M. le Prince d'acquérir une propriété
I 38 MONSIEUR LE PRINCE.
voisine de Chantilly. Il s'en excusa en disant : « C'est
trop loin ou trop près, car je préfère la petite
chambre que j'occupe au château, tant que Votre
Altesse aura des bontés pour moi. Si, au contraire,
elle venait à ne plus me souffrir, je ne saurais trop
m'éloigner. »
Ce Verrillon connaissait bien son patron. M. le
Prince offrait en effet un tel contraste de défauts et
de qualités que, s'il était charmant pour ceux aux-
quels il désirait plaire, il était d'autant plus redou-
table pour ceux qu'il n'avait pas raison de ménager.
II fallait, pour lui tenir tête, être aussi fort que le
président Rose. Ce président ne voulait pas céder
un parc dont M. le Prince avait envie. Pour l'en
dégoûter, celui-ci ne trouva rien de mieux que d'y
faire jeter, par dessus les murailles, des renards pris
vivants tout exprès.
En homme avisé, le président alla se plaindre di-
rectement au roi Louis XIV, qui le préserva de
toute entreprise nouvelle. Il faut dire que Rose n'é-
tait pas un président ordinaire : il avait la main du
roi, ou, pour parler plus clairement, son écriture
ressemblait tellement à l'écriture royale, que Sa Ma-
jesté se reposait sur lui de l'expédition de beaucoup
de lettres autographes ; — preuve de confiance dont
rébruitement a dû rendre soucieux plus d'un collec-
tionneur.
Ses querelles avec les voisins ne l'empêchaient
point de s'abandonner à l'amour et à la jalousie. Sur
le premier chef, il est peu d'extravagances qu'il n'ait
EUB LE l' l< I \( i .
léguisant quand il le fallait, en mar-
chand .1 l.i toilette pour arriver plus sûrement à
but. En une autre occasion, Un, dont la ; mie
était extrême, donna une grande : l X.1V,
tout exprès pour retenir quelques jours de plus
la femme du due de Nevers, qui allait partir p<
lie.
Mutin, et eeei est le comble du genre, il loua, der-
rière L'église Saint-Sulpice, tout un côté de rue
rien que pour donner quelques rendez-vous sans
. remarqué par des voisins. Après le déména(
ment des locataires, tous les murs mitoyens turent
percés et les appartements meublés à neuf.
Qu'il devait être beau de voir M. le Prince u
sant une enfilade de cinquante ou soixante chambres
pour aller en bonne fortune !
Madame la Princesse n'en était, pas plu> tranquille
pour Cela. M. le prince n'était jamais tellement
CUpé ailleurs, qu'il ne trouvât le temps de faire en-
rager sa femme : toujours il la tenait en haleine. I
malheureuse était habituée à se tenir toujoui
.1 partir, elle ne devait être retardée par aucun pré-
parant'de toilette ; mais dès qu'elle était montée en
carrosse, il \ avait contre-ordre, et il fallait re i
cendre. Pendant quinze pairs de suite il lui fit
commencer ainsi un voyagea KontainebU
De même en e.is de sortie, il fallait qu'ell<
l'itinéraire le plus t 'en-
voyait chercher à tout propos, fui
140
MONSIEUR LE PRINCE.
à la sainte table, — et cela pour n'avoir rien à lui
dire.
Notez que madame la princesse était non-seule-
ment vertueuse, mais laide, mais un peu bossue.
M. le Prince était lui-même la victime de ses in-
certitudes. Le matin, il ne savait jamais où il cou-
cherait le soir. Dans tous ses domaines, on avait
chaque jour ordre de l'attendre. Que ce fût à Paris,
à Ecouen ou à Chantilly, sans compter Versailles ou
telle autre résidence de la cour, il fallait lui tenir
partout un dîner prêt. Il est vrai que la carte était
invariable et que le menu ne souffrait pas de com-
plication : il se composait d'un potage et d'une poule
rôtie sur une croûte de pain ; encore la moitié de
cette poule était-elle gardée pour le souper.
Malgré cette humeur voyageuse, il avait des pré-
férences marquées pour Chantilly ; il s'y promenait
constamment suivi de plusieurs secrétaires qui, la
plume en main, prenaient note des réparations et
des embellissements qui lui venaient en tête pen-
dant la route. Personne/d'ailleurs, n'y était invité,
hors quelques pères jésuites. Pendant des semaines
entières, il se celait même aux yeux de ses servi-
teurs.
Ces habitudes solitaires influèrent sans doute sur
sa raison. On remarqua dans ses allures certains
tics étranges. Des courtisans prétendirent avoir vu
M. le Prince jeter la tête en l'air et ouvrir la
MONSIEUR Ll PRIN< [41
bouche, comme un chien de c iboyant sur une
piste.
I il un temps où l'on se repaissait beaucoup de m\ -
thologie, il n'est pas étonnant d'ailleurs que de pa-
reilles idées entrassent dans uu cer\ eau malade.
[1 s'imagina pendant quelque temps être devenu
lièvre, et, de crainte qu'il ne se sauvât, les curés
rent, dit-on, ordre de ne pas laisser sonner leurs
cloches, pendant un voyage à Dijon ou il allait pré-
sider les États provinciaux.
I n autre jour, il crut avoir été changé en plante,
et il voulait absolument qu'on l'arrosât. Voici com-
ment le fait est relate dans les Mémoires de Riche-
lieu : " Après s'être mis dans le petit jardin de l'hô-
tel Condé, il chargea de cette commission m. de
Plainville, un de ses pages, qui, n'en voulant rien
faire. Laissa les deux arrosoirs remplis d'eau et alla
se cacher. M. le prince en fut dans une colère épou-
vantable, mais cette idée lui étant passée comme une
autre, le prince oublia le tour que son page lui avait
joue. »
Fort souvent, il croyait encore être chauve*
ris, et il avait si grande peur d'aller cogner de la
tète au plafond, qu'il avait lait matelasser, à Chan-
tilly, Un Cabinet qui lui servait de retraite pendant
le temps de cette prétendue transformation.
I OUte la cour le taxa enfin de folie, quand on sut
lc qui s'était passé à Versailles chez la maréchal
Noailles. Etant de service, celle-ci avait reçu le
prince dans sa chambre à coucher. Le ht était tait.
I42 MONSIEUR LE PRINCE.
mais il y manquait la courte-pointe. Voilà le prince
qui se met à crier : « Ah ! le bon lit ! » et il saute
dessus, exécute sept à huit culbutes, puis redescend
en s'excusant avec politesse sur une manœuvre dé-
terminée , assure-t-il , par l'air appétissant d'une
couche si bien dressée.
La maréchale prit le parti d'en rire, mais elle ne
se fit pas faute de conter l'aventure.
Ce n'était là que le prélude d'accidents plus graves.
Très-sobre, comme on l'a vu, M. le prince n'avait
pas été pour cela préservé de la goutte, et il exagé-
rait encore la rigueur de son régime. Fort de son
intelligence naturelle et d'un esprit qu'il avait tou-
jours fort cultivé, il ne consultait ses médecins que
pour discuter avec eux. Il s'était même composé un
régime particulier dont le trait suivant fera juger.
— Il n'entrait rien dans son corps et il n'en sortait
rien qu'il ne le vît peser lui-même, et qu'il n'en
écrivît le compte, — à l'imitation du docteur Dodard
qui, vers le même temps, passait une partie de sa
vie dans une balance, pesant aliments, boissons et
déjections, pour évaluer la quantité de fluide perdue
par la transpiration.
Mais M. le Prince n'était pas soutenu par le feu
scientifique de Dodard. Il en vint à s'imaginer qu'il
était mort, et, comme tel, à refuser toute nourri-
ture. Craignant de le voir mourir de faim, les méde-
cins finirent par abonder dans son sens. Ils le pro-
clamèrent mort et bien mort. — Seulement ils affir-
MONSIEUR i PRIN<
murent c| ne certains morts mangeaient, et ils lui
amenèrent quelques COmpères de bon appétit, prêts
à jurer qu'ils accouraient du cimetière voisin pour
eoir.'i la table de Son Altesse défunte.
M. le Prince consentit à manger a\ec ses nou-
veaux collègues, qui étaient d'ailleurs gens de
tinction, l'un se faisant passer pour son grand'père
et l'autre pour le défunt maréchal Je Luxembou
masques cachaient Jeux de ses valets Je cham-
. Girard et Richard. Le premier jour, ils l*ii
tèrent en cérémonie à dîfl un souterrain Je
Phôtel, chez t'ombre du maréchal Je Turenne qui
était représentée par un troisième domestique.
(le repas étrange mt servi par des valets vêtus de
linceuls c<> i convivessous l'oeil des médecins
qui, malgré la gravité Je la situation, a ien
Je la peine à ne pas éclater Je rire, - i ait l'un
J'eux, le docteur Finoi, il s'y tenait des pr<>
Je Vautre monde, ce qu'on peut croire sans peine.
Tant que cette iJée continua, rapporte Rich(
le prince mangea dans le souterrain où on lui faisait
donner des rej a . par tous les grands seigneurs dé-
cédés de s i connaissance.
Vprès les médecins, les confesseurs eurent ei
leur part des bizarreries Je M. le prince. Je viens de
dire qu'il o lit volontiers les Pères de la Com
de Jésus, (l'était un des leurs, le Père i ucas, qui
dirigeait la conscience Je ><>n \h, i .msl^
un peu avant Pâques, une bonne chaise de
l'allait quérir à Caeti, où ii était recteur, ei
144 MONSEUR LE PRINCE.
nait à son noble pénitent. En apprenant que le chef
de la maison de Condé est au plus mal, on ne doit
donc pas s'étonner que le Père Lucas n'ait pas at-
tendu la chaise. Il monte dans le coche, il accourt,
fort de son pieux ministère, mais c'est pour se voir
refuser la porte, sans qu'il soit même question de
le rembourser des frais du voyage.
Que s'était-il donc passé? — M. le Prince n'avait
garde de mourir dans l'impénitence. Seulement il
avait changé de directeur. L'évolution s'était faite
avec un mystère des plus diplomatiques. Un secré-
taire de confiance avait d'abord été rendre visite au
Père de Latour, général de l'Oratoire; il lui avait ex-
posé comment M. le Prince désirait l'entretenir
très secrètement. On voulait même que le Père ne
vînt que la nuit, seul et sous habit séculier. Ces deux
dernières conditions furent rejetées comme étant
contraires à la règle et à la dignité de l'ordre. Le
luxe des autres précautions rendait d'ailleurs celles-là
bien inutiles. Un carrosse de remise venait à cer-
tains jours attendre le Père de Latour qui y mon-
tait accompagné d'un secrétaire et d'un oratorien.
Tous trois descendaient à la porte d'une maison
voisine de l'hôtel de Condé. Puis, à la lueur d'une
lanterne, ils s'engageaient dans une longue suite de
corridors coupés par plusieurs portes secrètes. —
Au retour on observait le même cérémonial.
S'il faut en croire les Souvenirs de Richelieu, le
prince se serait rendu lui-même à l'Oratoire, en
prenant mille précautions, et c'est en revenant de
MONSIEUR il PRIK
cette excursion qu'il se mit au lit pour la dernière
t'ois.
La fin de ce pénitent volage ne tut pas moins sin-
gulière que sa \ic. Les médecins lui avant t'ait pi
sentir que les sacrements seraient bientôt néces-
saires, il voulut les recevoir sur-le-champ. Il se fil
ensuite apporter à son chevet deux grands bâti
et manda la princesse sa femme et M11, de Langeron,
la dame de compagnie. Des qu'elles turent arrivées,
il leur déclara que, pendant sa vie, il les avait trop
maltraitées pour ne pas être puni. Montrant les
deux bâtons, \\ les exhorta à l'en frapper jusqu'à ce
que mort s'ensuivît. Mais ces dames lui tirent gr
et laissèrent la mort arriver toute seule quelques
heures après. I ne bonne bastonnade eût peut-
être sauvé M. le Prince.
I46 LE GÉNÉRAL MAREY-MONGE.
LE GENERAL MAREY-MONGE
Le sabre fut une des plus grandes préoccupations
de sa vie.
Dès l'École polytechnique, il rêvait armes blanches
et se livrait avec passion à l'escrime, qu'il pratiqua
jusqu'à ia fin de s-1 vie, à soixante-sept ans. A sa
sortie de l'école de Metz, l'amour du sabre déter-
minait son entrée dans un régiment d'artillerie à
cheval. Là, donnant suite à une idée favorite, il
faisait exécuter à la manufacture de Klingenthal des
modèles de son invention et les essayait de sa main
sur des mannequins ou sur des chevaux livrés à
Péquarrissage , — pauvres bêtes dont il tranchait
parfois la tête d'un seul coup.
En i83o, après la conquête d'Alger, un caprice
très-prononcé pour le yatagan lui fait délaisser le
sabre de l'artilleur pour organiser nos deux premiers
escadrons de cavalerie indigène ; il apprend leur
langue et adopte leur manière de vivre dans les
moindres détails.
1 4 7
- — ' ' i ■■■■-■» . ■ ■■». ■
lui confie, quatre ans après, la formation des
ibis; il chargea leur tête avec un sang-froid
roïque, prend de sa main deux drapeaux, et donne
M IrOlipeS, dans une rencontre, le spectacle le
plus ivant. Au\ pri i un chef aral
prolonge te combat tout exprès pour Le frapper d*un
coup porté selon le - règles de l'art.
tard, en France, d'un impoi
commandement, — celui de la division de Met/, —
rai Marey ne rompit pas avec le goût domi-
nant de sa vie. Sa collection d'armes devint superbe,
et ipa de la perfectionner.
Crimée, plusieurs officiers, —entre autres lefameux
colonel Dupin, portaient un sabre qu'ils appelaient
\larejr} et qu'ils regardaient comme l'idéal de l'arme
de guerre.
Mais ce n'était pas encore l'idéal de l'inventeur.
Vers la lin de sa carrière, il prétendait être arrivé
au dernier mot de la science 'exécution d'
sabre de cavalerie dont la pointe ressemblait à uv /.
Cette arme résolvait parfaitement le probU
mer l'ennemi d' ; de taille, en avant et en
arrière , à droite et be.
Cequine l'empêchait pas, à la moindre
de poursuivre d'autres solutions non moins pitto-
resque >.
Telle e>t, par exemple, l'histoire dtl
'. n jour, Marey-Monge lit, dans un u i lique
i nant le bai . ai\ ,i un ch
I48 LE GÉNÉRAL MAREY-MONGE.
il voulait se défaire, lui avait traîtreusement ouvert
le ventre d'un coup de sabre , sans que le malheu-
reux ait pu apercevoir le mouvement du bras. Il n'en
fallait pas plus pour amener la recherche d'une
arme capable de satisfaire à ces conditions. Voici, à
peu près, la formule d'a'près laquelle il fit exécuter
son desiderata : •
« Lame droite, fourreau en bois complètement
ouvert du côté du tranchant de la lame et terminé
par une pointe en métal, destinée à loger la pointe
en renforçant le fourreau. La poignée en métal a
sous son quillon une partie annulaire dans laquelle
s'engage le haut du fourreau. »
Voici maintenant quelle était la manière de s'en
servir : — « Ayant le sabre à la ceinture, à l'orien-
tale, prendre de la main gauche la barbe de son vis-
à-vis pour lui donner l'accolade , selon le mode de
Joas; tirer doucement de la main droite la lame dont
le bout se dégage en même temps , allonger vive-
ment le bras et.... ouvrir l'abdomen.... »
Par un contraste frappant , ce grand sabreur ca-
chait sous son extérieur glacial un cœur d'or. Il
adorait les enfants. Aussi, grâce à lui, tous les en-
fants de troupe des cinq ou six régiments en garni-
son dans sa résidence jouissaient chaque année,
pendant quinze jours, de la félicité la plus pure.
C'était pendant la première quinzaine de mai, —
époque où une foire annuelle faisait affluer les ba-
ladins à Metz. Aux approches de ce temps-là , il
faisait venir un capitaine , lui remettait une somme
\L MARI
dont l'emploi était réglé jour par jour, et le char-
geait de présider aux divertissements de la troupe
enfantine. La bière et les échaudés n'étaient pas
oubliés, et, de temps en temps, le général allait,
par lui-même, voir si OH s'amusait bien.
I DO SANTE UïL.
SANTE UII..
On peut, sans exagération, avancer que Santeuil
fut l'enfant gâté du siècle de Louis XIV.
Prélats sévères, duchesses hautaines, courtisans
à cheval sur l'étiquette, tous ont choyé un moine
turbulent et colère, parce qu'il avait le double ta-
lent d'être gai convive et bon poète latin. On lui
passait ses brutalités en faveur de ses beaux vers, et
ses folies étaient toujours sauvées par sa grande
naïveté. Sous l'habit religieux, Santeuil continue
l'éternelle tradition de cette bohème lettrée qui ne
commence pas plus à Villon qu'elle ne finit à Mur-
ger, de cette bohème qui revivra toujours dans l'àme
insouciante des artistes et des poètes.
A un autre point de vue, Santeuil est un exemple
remarquable des immunités accordées au talent par
ses contemporains.
S'il vivait en 1 867, notre siècle progressiste n'aurait
certes pas pour lui les bontés de la cour du grand
roi. — Aujourd'hui, l'archevêque le plus tolérant
ferait changer Santeuil de diocèse, — et, alors, Bos-
suet, l'inflexible Bossuet, Lui écrivait -il,
illustre San teuil, vous inviter chez moi ? Qui peut \
être mieux reçu que vous? • Aujourd'hui les vers
latins de Santeuil ne pourraient faire le plus petit
bruit hors de l'Université, et alors une prin-
cesse de Bourbon s'occupail de les traduire, en
soumettant humblement son texte à l'auteur.- Au-
jourd'hui, enfin, Santeuil n'aurai] dans aucun
salon, - et alors la duchesse du Maine, comme le
prince de Coude et comme tant d'autres, se fai-
sait unu joie de l'avoir pour hôte, et de goûter a\ec
lui à ces bonnes rôties au vin qu'il aimait tant.
( . réflexioas m'autorisent à prier les Lecteurs
de ne pas juger trop sévèrement les escapades de
Santeuil. De son temps elles échappaient aux ri-
gueurs implacables de ce qu'on nomme aujourd'hui
la loi des convenances. La discipline ecclésiastique
elle-même ne se sentait point la force de sévil
COntre cet enfant en cheveux gris, comme disait ! i
Bruyère; sa conduite était pure, d'ailleurs, et
piété sincère.
bons mots de Santeuil ont été mi-
nutieusement rapportes par un chanoine de Saint-
Benoît, Dinouart, qui tenait lui-même tous
seignementS des religieux et du bibliothécaire de la
maison de Saint-YLtnr. J 'avais besoin de l'authcn-
ticit( irce pour repeler des an,
qui pourraient à première vue sembler peu
blés. J'ai doue suivi pas j pas le pi Dino rt, en
de quelques faits cités d S nin
I 52 SANTEUIL.
du président Bouhier, qui avait connu personnelle-
ment Santeuil.
Santeuil n'était pas un travailleur de nuit. C'était
à l'aube que sonnait l'heure de ses inspirations. Dès
le petit jour, il descendait au jardin du couvent,
traversant les allées, gesticulant, criant comme s'il
eût tenu tête à trois ou quatre personnes. Aussi
disait-on qu'il n'était pas seul, mais toujours en
compagnie d'Apollon et des Muses.
A huit heures, il montait dans sa chambre, une
chambre à feu, fait complaisamment observer Di-
nouart, où il y avait deux lits, l'un pour lui, l'autre
pour son vieux domestique. Tout en faisant sa
trempette dans un verre.de vin, — il adorait les
trempettes, — Santeuil écrivait ce qu'il avait ru-
miné dans sa promenade matinale ; à dix heures il
allait à l'église entendre les offices, puis sortait
presque toujours pour dîner en ville.
. On voit que, même au dernier siècle, un intérieur
de chanoine parisien ne réalisait pas tout le confor-
table de la vie. Non-seulement les domestiques cou-
chaient dans la chambre des maîtres, mais ceux-ci
y faisaient même leur petite cuisine. Un chanoine de
Saint-Honoré, ayant un jour retenu Santeuil à dé-
jeuner, fit griller dans sa chambre des côtelettes qui
causèrent une si grande fumée qu'ils furent obligés
d'ouvrir toutes les fenêtres, mais elle ne se dissipa
pas pour cela. Santeuil, après s'être longtemps dé-
pité contre elle et lui avoir dit des injures, entra
dans une telle colère qu'il jeta gril et côtelettes par
I!..
la fenêtre, en criani : ■ Au diable la viande, quand
la fumée n'en vaut rien ! •>
Il s'en alla ensuite sans rien vouloir manger.
La moindre contrariété l'entraînait . de pareilles
algarades.
Comme il passait à Poissy, une grosse pluie le
force à chercher asile dans L'église de l'abbaye. lue
religieuse allait y prononcer ses vœux. Santeuil ar-
rive tout crotté jusqu'au chœur ; il s'installe dans le
fauteuil préparé pour la mère de la professe. I n
sacristain L'invite à se placer ailleurs. Santeuil ne
répond pas. Le sacristain veut le prendre par le
ras; le poing de Santeuil se ferme et retombe sur
le malheureux qui va rouler à dix pas. Grand scan-
dale! mais personne n'ose plus expulser le vigou-
reux inconnu ^\i\ fauteuil où il s'était reploi
rêvant à quelque œuvre nouvelle. L'abbesse alar-
mée dépêche, comme arbitre, le docteur KerragUS ;
celui-ci reste Stupéfait à l'aspect de Santeuil qu'il
attendait justement ce jour-là :
« Quoi, c'est nous! et dans quel état ! Pourquoi
n'êtes-vous pas venu d'abord chez moi '
• - Je ne serais pas ainsi si j'étais \enu en car-
rOSSe, o répond Santeuil.
' >n ne put rien en tirer de plus, et il fallut lui
laisser jusqu'à la lin la libre propriété de son fau-
teuil.
i ne autre lois, il lui prend envie d'aller féliciter
<»n ami Bignon, promu à l'intendance \
1 54 ■ S AN T EU IL.
En voyant un ecclésiastique mal vêtu, rabat chif-
fonné, bâton à la main, le suisse barre le passage.
Santeuil le fait reculer à coups de poing, et il esca-
lade l'escalier. A l'antichambre, un huissier l'arrête
de nouveau.
Gomme il s'obstine à ne pas dire son nom, on
annonce à M. l'intendant un prêtre de mauvaise
mine.
ce Qu'il attende ! » dit Bignon.
Mais l'attente n'est pas faite pour Santeuil ; il fait
un tel tapage que quatre laquais s'avancent pour
l'expulser. — Un contre quatre!... Soit. — Il cul-
bute le premier, il cogne le second , mais les
deux autres saisissent ce prêtre enragé par derrière
et le trament sur Tescalier. Mlle Bignon accourt au
tumulte :
« Quoi ! c'est vous, mon pauvre Santeuil ! Vous
faire traiter de la sorte. Mais aussi pourquoi ne pas
vous nommer ? »
Enfin, tout s'arrange, le combat cesse et le batail-
leur n'en dîne qu'avec plus d'appétit.
Quand ce n'était pas l'église ou i'antichambre,
la place publique était i'arène de ces beaux pu-
gilats.
Un marchand d'estampes avait étalé, dans la rue
Saint-Honoré, une suite de portraits parmi lesquels
on remarquait ceux d'Arlequin et de Santeuil. Ce-
lui-ci se trouve devant l'étalage en même temps que
l'abbé Boileau, l'auteur des Flagellants, qui lui dit
en riant : « Pourquoi ce marchand vous a-t-il placé
i t. in.. 1 35
a la gauche de L'Arlequin? V< - bien La
droite. »
Santeuil prend mal la plaisanterie, >nd :
Quant à vol: , l'abbé, i de la
gauche ni Je la droite. » Et, avec une grande
bourrade, il l'envoie tomber sur l'éventaire d'une
marchande d'oranges. I i oranges roulent à terre,
et la marchande saisit au collet l'abbé qi euil
abandonne en criant : « Voilà la place que tu mé-
rites. »
Si Santeuil ne pouvait faire le coup de p .
nuise était chargée de punir.
Pendant une de ses excursions aux environs de
Paris, un orage le surprend. Trempe jusqu'aux «>s,
il se jette i\ la portière d'une voiture passant Sur la.
route, et il demande, sans se nommer, une place.
La vue de son costume souille, et du bâton qu'il
avail COUpé en route pour aider sa marche, inspi-
rèrent une médiocre confiance au maître de l'équi-
page qui était L'abbé Longuet, parent du chancelier
Le Tellicr. Refuse et humilie, Santeuil grimpe sur
le siège <.k derrière, à cote des laquais. I .a plu..
le vent redoublent, mais il Tau appel à la flamme
poétique pour braver la temp i cervelle bout
et la poésie latine moderne est riche d'une satire
de plus .'i l'heure ou il peut enfin rentrer à Saint-
Yictor. Inutile de ^\\w contre qui la satire était
dui-
Quand mure poëtc - tentait en verve, tous les
I 56 SANTEUIL.
lieux lui étaient bons. Nous venons de le voir com-
posant sur un siège de voiture. Un autre jour,
comme il était à l'église, il se glisse dans un con-
fessionnal. Il ne s'y trouvait personne , hors une
bonne femme qui, s'agenouillant aussitôt, commence
la revue de ses péchés. Santeuil n'y prenait point
garde et poussait de son côté des exclamations qui
étaient prises pour exhortations pieuses. A la fin,
la pénitente insiste pour avoir l'absolution.
« Eh ! que voulez-vous ? dit Santeuil ; est-ce que
je suis prêtre ?
— Mais vous m'avez laissé parler !
— Pourquoi me parliez-vous ?
— C'est indigne. Je m'en plaindrai à votre prieur.
— Va! va! répond-il... moi, je dirai tout à ton
mari ! »
L'affaire en resta là, mais le quiproquo fit la joie
de Santeuil qui le racontait partout sans penser à
mal. Louis XIV, en ayant eu connaissance, prit
l'affaire au sérieux, et demanda à M. de Harlay,
archevêque de Paris, quel homme çtait Santeuil.
« Un homme d'esprit qui a fait honneur à l'Église
par de très-belles hymnes.
— M'en répondez-vous ?
— Oui, certes !
— Eh bien, passe pour cette fois !... mais dites-
lui de ne plus se moquer de la confession. »
Le prélat fit yenir Santeuil et lui infligea une ré-
primande qui coupa court aux récits de son his-
toire.
m in.. 1 5 7
Le soir même, quand Morphée ne l'absorbait
Santeuil songeait à ses vers. Une nuit, il se lève
tout a COUp, et parcourt les corridors du cornent,
en s'écriant : o Je l'ai trouve, je l'ai trou..
Les religieux s'éveillent pour demander ce qu'il
a t n ) u \ e .
J'ai trouvé le plus beau vers que Dieu a tait, i
I .a vérité est qu'un souille divin semble avoir ins-
piré les hymnes de Santeuil. Malgré la toute-puis-
sance de L'usage, elles turent chantées de préférence
aux anciennes.
« On ne sauroit imaginer, rapporte Dinouart,
— la joie qu'il eut en voyant ses hymnes adop]
par le diocèse de Paris. 11 couroit les églises ou on
les chantoit, et tout hors de lui-même , quand lé-
chant eloit bien exécute, il lui arri\oit quelquefois
de sauter en cadence a leur harmonie
Par exemple, quand l'exécution était troublée, il
ne taisait pas bon l'approcher. I n jour qu'il était
ille entendre chanter ses hymnes par les religieuses
de Port-Royal, l'assistance accompagnait tant bien
que mal, et un paysan poussait à cote de lui des
hurlements terribles.
I toi, tais-toi, bœuf! Élit Santeuil en fu-
reur, laisse chanter ces anges ! •
Aussi plaisantait-il sur le précepte fameux : Hott
de V EgllSt point de Salut; disant que, pour lui,
c'était le contraire, parce que, s'il était à L'église, il
lui fallait déguerpir au plus vite, afin de ne p
entendre chanter ses hymnes avec trop de vanité.
I 58 SANTEUIL.
Quand il chantait lui-même, c'était pis encore :
il délirait dès les premiers vers, et la fureur poéti-
que le défigurait tellement que Boileau en prit texte
pour faire l'épigramme finissant par ces deux vers :
Dirait-on pas que c'est le diable
Que Dieu force à louer ses saints !
Tout en louant les saints, Santeuil ne s'ou-
bliait pas.
« Ah ! mon ami ! j'ai fait de beaux vers depuis que
je ne t'ai vu », — dit-il en abordant un magistrat
de ses amis sur la place Maubert.
Et le voilà déclamant selon son habitude, avec un
fracas qui attire bientôt l'attention des poissardes
et des fruitières du lieu. Elles se pressent autour
de nos personnages pour écouter les vers du moine
avec autant d'admiration que si elles les compre-
naient. L'entourage n'était sans doute pas du goût
d'une personne qui accompagnait le magistrat; elle
s'avise de critiquer le morceau en déclarant que les
pensées en étaient si condensées qu'on n'y démêlait
rien. Le poète furieux l'accable d'invectives ; le cri-
tique le traite à son tour de fou et d'extravagant.
La dispute s'échauffe si bien qu'ils en viennent à se
prendre à la gorge. — Peut-être Santeuil aurait-il
roulé dans le ruisseau, sans les poissardes qui char-
gèrent son adversaire avec fureur , et qui lui firent
abandonner précipitamment le champ de bataille.
Aujourd'hui, ce bon temps n'est plus. A la halle
comme ailleurs, notre meilleur poète latin serait
sûr de ne pas faire ses frais. Mais c'était alors le
unphe du genre. On faisait la cour à Santeail,
on le comblait d'honneur . * m et même Je vin,
' its de Bourgogne lui envoyèrent phisic
pièces des meilleurs cru de la province en recon-
naissance d'une pièce de vers latins à eu* adi
plus beaux hexamètres vaudraient-ils aujour-
d'hui l) Dijon une bouteille de Pomard?
Les comédiens eux-mêmes lui pavèrent tribut.
On coin' îît Paventure de Dominique, l'arlequin de
la Comédie-Italienne, qui avait été à Saint-Victor
pour demander quelques vers latins destinés au bas
de son portrait. Santeuil avait demandé coup sur
P : « Qui êtes-vous : De quelle part venez-vous
Pourquoi venez-vous? Où m'avez-vous vu? n Puis,
il lui avait terme sa porte au ne/ sans même atten-
dre de réponse. - Dominique résolut alors d'atta-
quer par la brusquerie un personnage aussi brusque.
11 se lit porter en chaise avec SOfl habit de théâtre
recouvert d'un manteau rouge et il s'en fut heurter
de nouveau à la porte de Santeuil, quoiqu'elle tut
cntr'om erte.
« Qui est là .' cria Santeuil qui composait. ->
Le visiteur, sans répondre , continua de fira]
Santeuil, importuné et ne voulant pas se lever, crie
en colère : i Quand tu serai-, le diable , entre si tu
veux ! n
Dominique prend son masque, met son cha
entre brusquement, puis, restant quelque
dans une posture qui répondait ,i l.i îttip»
de Santeuil , il se met ;t gambader dans la cil
IOO SANTEUIL.
Revenu de sa surprise, Santeuil se lève pour en
faire autant, mais Dominique, tirant son épée de
bois, lui distribue des petites tapes sur les joues, les
mains et les épaules sans attendre les coups de
poing de son partenaire. Puis, détachant sa ceinture,
et Santeuil son aumusse, ils se firent sauter l'un et
l'autre jusqu'à ce que Santeuil tout essoufflé lui dit :
« Quand tu serais le diable, il faut que je sache qui
tu es.
— Je suis, dit Dominique en contrefaisant sa voix,
le Santeuil de la Comédie-Italienne.
— Si cela est, répliqua Santeuil, je suis, pardieu!
l'arlequin de Saint-Victor. »
Puis les deux combattants s'embrassèrent comme
les meilleurs amis du monde. Cette fois, Santeuil
consentit ce que demandait Arlequin ; et il lui fit
ce vers, aujourd'hui le plus connu de toutes ses
œuvres :
Castigat ridendo mores.
Dans la suite, Santeuil se plaisait beaucoup à
conter et à mimer cette aventure.
Comme Arlequin, le président Pelletier dut
aussi attendre une pièce de vers promise à l'occa-
sion de son mariage, — car les gens de distinction
ne se mariaient point alors sans épithalame.; San-
teuil ayant tardé beaucoup, un railleur dit que si
Santeuil continuait à se presser tant, les vers faits
pour la noce arriveraient à l'heure des couches.
Le poète, piqué, apprend que la sœur de Pelletier
g \ \ M III.. ]l". I
épouse TurgOt. Voulant se réhabiliter, il court chez
un de MS ami-, dont l'écriture était belle; il le prie
d'écrire les vers sous sa dictée. Mais la chambre Je
l'ami est trop petite pour loger le dieu de l'inspiration,
Santeuil étouffe. Sou bote L'emmène alors dans un sa-
lon orné de grandes glaces. I . c'est encore pis.
Santeuil s'y voit de tous cotés, grimaçant, tour-
menté par les douleurs de L'enfantement poétique.
« Sortons, s'écrie-t-il, sortons d'ici! je deviendrais
ton. I .a rage me prendrait. Retournons dans ta
chambre. En montant et en descendant, je compo-
serai, et tu écriras. »
L'œuvre s'achève donc dans L'escalier, ou Santeuil
se démena tout à son aise.
Enfin huit heures sonnent : — « Il faut que je
rentre, dit-il, car, quand je reviens tard, les moines
ne l'ont que crier. » - Mais, toujours préoccupé de
son affaire, il court chez Thierri, son imprimeur,
au lieu de retourner au couvent. A l'imprimerie, on
a beau protester qu'il est trop tard. Il envoie cher-
cher de> Oranges, des biscuits, du bon vin, et il
pousse si bien les ouvriers qu'ils consentent à tra-
vailler pendant la nuit.
Le lendemain matin, Santeuil apportait sa pièce
fraîchement imprimée, à M. Pelletier. «Au moins,
répétait-il, on ne dira point cette fois que la demoi-
selle est sur le point d'être mère.
11 avait le don de repartie. Dans le teu d'une dis-
cussion littéraire, il tient tête au prince i dé,
qui croit trancher La question par ces mots :
IÔ2 SANTEUIL.
« Oublies-tu que je suis prince du sang?
— Eh bien ! moi, je suis prince du bon sens, ré-
pond Santeuil... c'est infiniment plus estimable. »
En chaire, il n'avait pas tant de présence d'esprit.
Dinouart ne nous l'a point caché :
« Prié, dit-il. de prêcher, un jour de fête, dans
un village auprès de Paris, Santeuil monte en chaire;
mais après avoir parlé un quart d'heure, il s'em-
brouille. Comme il aimait mieux ne pas continuer
que de battre la campagne, il s'en tira avec cet aveu
dépouillé d'artifice :
« — J'avais bien des choses encore à vous dire, mais
il est inutile de vous prêcher davantage, vous nen
serie~ pas meilleurs. .
« II finit par ces mots et descendit de chaire. »
La visite d'Arlequin chez Santeuil a fourni, je
crois, la matière d'un acte au théâtre. Que d'autres
pièces ne ferait-on pas avec les nombreux épisodes
qui font de la vie du poète une longue comédie ?
C'était l'homme aux aventures. Dans les premiers
temps, on n'osait lui laisser faire dans Paris la moin-
dre course, de crainte de ne le pas voir revenir.
Allant au gré de ses caprices, buvant avec le pre-
mier venu quand il avait soif, achetant et mangeant
dans la rue quand il se sentait en appétit, causant
avec tous les passants selon l'occasion, qu'on fût
duc ou crocheteur, Santeuil était l'insouciance per-
sonnifiée.
Le jour même où il dut prononcer ses vœux, il
I L.
;■ accepté une invitation à déjeuner. Et l'heure
de La cérémonie avait sonne qu'il n'y pei
On l'ail. i quérir u table. • Le chapitre s'assen
ci la solennité lut en partie remi
Par contre, il entrait volontiers dan i>e>,
comme nous L'avons vu déjà, sans j être appelé par
ir. Cela lui arriva encore dans je ne sai^
plus quelle petite ville à l'heure ou l'on célébrait vu
mariage. Santeuil s'empare du goupillon, s.
aux côtés du célébrant, répond la i va un
premiers a L'offrande. Après la cérémonie, il
offre la main ù La mariée, et revient avec elle d
la maison où et lit dressé le repas. Se mettant à la
e d'honneur, il tient aussitôt le dé de la conver-
îon. Tout le monde est charmé de sa bonne hu-
meur, et sa retraite cause un deuil général.
En vérité, dit le mari à sa femme, vous avez L'-
un parent bien spirituel.
— Mais n'est-ce point le vôtre : J'ai cru o
un de VOS oncles. »
md il n'avait pas d'invitation, il lui arrivait
d'oublier L'heure du repas. Un jour, il était aile a>
un de s.'n ami-. .1 i- ticulicr, lorsqu'
beau milieu de la pièce, Santeuil frappe des m.'
eu ci iant : 1 Morbleu ! qu je suis soi !
— Quavez-vous : lui demanda-t-on.
— J'ai oublie de dîne;
( >n rit ei uni Lui prop
bouteille.
164 SANTEUIL.
« Tu me feras plaisir, répond Santeuil , mais
qu'elle soit de jauge ! »
On lui apporte trois petits pains, deux cervelas et
un flacon de deux pintes. Il mange et il boit brave-
ment, aux éclats de rire de son auditoire, en mur-
murant : « Je serais bien sot de me cacher. Est-il
rien de plus naturel que de manger et de boire ■
Est-ce que je suis fait pour ces gens-là ? Je ne suis
fait que pour moi. »
Après avoir ainsi officié, il lâche un grand soupir
et dit tout haut : « Dieu garde ceux qui ne sont pas
si bien que moi. »
Une partie de campagne avait réuni Santeuil, son
ami Bouin et deux autres personnes. Arrivés à la
porte Saint-Denis, ils entrent dans un cabaret pour
y attendre la première voiture. La conversation
s'engage.
« Tu es bon prédicateur, dit Santeuil à Bouin,
mais tu ne saurais écrire une page, tu ne composes
pas, tu prêches de fantaisie. Moi, je prépare lon-
guement mon œuvre, je la soumets au contrôle de
la critique, je la mets à même de mériter l'immor-
talité.
— Tu n'es qu'un fou, réplique Bouin. Va faire
rire les femmes de la halle ou les riches à la table
desquels tu vas boire.
— Je t'engage à parler des riches. Ton père était
gros maltôtier, tes frères roulent carrosse. Pour moi,
je ne suis que le fils d'un marchand de fer de la rue
Saint-Denis. Eh bien, gageons dixpistoles que tu ne
; i 'il..
saurais trouver une malheureuse carriole dans t.i
famille pour taire notre voyage, tandis qu'avec deux
mots écrits de ma main, je puis taire arriver une
voiture tout à L'heure.
— Gageons ! fait Bouin.
L'argenl est consigné, on fait venir un décrotteur
et on le charge d'aller porter au prince d'Armagnac
un billet par lequel Santeuil lui demandait les
moyensde rouler .1 trois Lieues de Paris. Une heure
ne s'était pas écoulée que le carrosse arrivait.
Il paraît que les seigneurs du temps jadis n'avaient
| .1 que des coups de bâtons pour les poètes.
I n autre fois, — c'était encore avec l'ami Bouin,
— Santeuil se rendait au prieuré de Yillebel, près
Saint-Denis, qui appartenait à son ordre. Bouin lui
avait assure qu'un carrosse à six chevaux les atten-
dait a la porte Saint-Denis. Lis vont à pied jus-
que-là. .Mais point de carn I "était tout bonne-
ment une voiture de cultivateur chargée de grains.
— Malgré ses allures démocratiques, Santeuil tait
quelque façon ; puis, il finit par s'asseoir sur un
d'avoine, en voyant avec quelle grâce son ami se
contente d'une botte de paille.
Arrivés à Saint-Denis, Santeuil crie au char-
retier :
arrête, cocher! Ici il faut manger et boire un
coup.
— Ne vas pas l'inviter, murmure Bouir i i Lui
fera porter quelque chose.
1 66 SANTEUIL.
— Et pourquoi ne mangerait-il pas à notre tabler
Tu m'as bien fait venir avec lui.
— Il faudrait alors que les chevaux soient de la
fête, si on suivait ton raisonnement.
— Non pas ! les chevaux sont nés pour notre ser-
vice et cet homme ne sert qu'en raison de sa pau-
vreté. Nous sommes tous égaux. »
Et prenant le charretier par la main, il le fait pla-
cer à table et débute par lui verser une forte ra-
sade avec ces mots encourageants : « Buvez, mon
cher ami, à la santé de M. l'abbé. C'est lui qui nous
traite. »
Le charretier boit si bien à l'abbé et à l'égalité,
qu'il se trouve gris au moment de ressaisir les
rênes.
« Il ne nous en mènera que mieux. » répète San-
teuil à Bouin, qui trouve dangereux d'avoir tant fait
boire un cocher.
Cependant, les chevaux trop fouettés vont d'un
tel train que la voiture verse dans une ornière. Bouin
a la joue écorchée ; Santeuil pousse mille ana-
thèmes. Le charretier, les chevaux, la charrette, les
roues, les chemins et les agents de la voirie, ont
tour à tour part à ses malédictions. Tout en mau-
gréant, ils arrivent à Villebel où Bouin prêche mer-
veilleusement le lendemain.
Au retour, Santeuil que la moitié de la route faite
à pied avait réconcilié avec les charretiers, rencontre
une haute voiture de foin. Avec la permission et
l'aide du conducteur, le voilà juché sur le sommet.
IL. 107
i m une daine de la cour d'autant plus sur]
de voir Le prêtre perche si haut, qu'un peu avant,
elle l'avait vu dans le carrosse de M. le prince de
Condé.
Bonjour, monsieur Santeuil, fait rllr en riant.
— Je VOUS tiens, je VOUS tiens! a tait Santeuil en
montrant ses tablettes sur lesquelles il griffonne des
vers de commande. Et il se replonge dans -><>n tra-
vail avec une assuidité telle qu'il manque de
Sommer pour avoir négligé Je baisser la tête en |
sant sous la porte Saint-Denis.
que les vers latins étaient sur le tapis, on peut
dire «.pue notre poète perdait le peu de raison qu'il
avait. I n chevalier d'industrie profita de cet amour
pour le détrousser d'une façon a- ea comique.
Comme il lui était I >mbe entre les mains d<
manuscrits sur la mort d'un perroquet, il alla les
soumettre, en déclarant qu'il en était l'auteur, a
l'approbation de Santeuil.
Celui-ci lit la pièce ; il la trouve de son goût. Par
réciprocité, il recite lui-même sa dernière compo-
sition. Le visiteur simule l'enthousû Santeuil
.'\ laisse prendre et coir.ic son admirateur à de -
ner. I n déjeuner de poëte, dans la cellul. at-
Victor. Le vieux domestique va chercher ^\u \:"
Santeuil lui-même son pour se munir de quelques
pro\ isions. Resté seul, notre chantre de eontreba
en profite pour décrocher deux surplis, un ».
la montre de son hôte, sa montre de dix pisto
retour, Santeuil ne retrouve que le\ieu\ leutre de
1 68 SANTEUIL.
son escroc. La perte de ses surplis, de sa montre
et de son castor le mit dans une telle rage qu'il des-
cendit aussitôt pour taper sur le portier qui n'en
pouvait mais.
Ce pauvre portier de Saint-Victor avait toujours
quelques affaires avec Santeuil. Il n'est pas de tours
que celui-ci ne lui jouât ; en voici un qui se trouve
dans tous les recueils d'anas.
Comme Santeuil, invité souvent à dîner, rentrait
assez tard, son prieur y avait mis ordre en défendant
de lui ouvrir après neuf heures. Un peu après, le
poète se trouve en contravention. Le portier arrive,
mais refuse d'ouvrir. Après l'avoir bien prié, San-
teuil se détermine à lui offrir un écu par le guichet.
Cette largesse fait lever la consigne, mais à peine
est-il entré qu'il feint d'avoir oublié un livre dans le
carrosse qui l'avait amené. Pendant que l'obligeant
portier va chercher le livre, Santeuil auquel son écu
tenait fort à cœur, ferma la porte et ne la rouvrit
point que sa victime n'eût consenti à le rembourser,
— toujours par le guichet. — C'était une des farces
qu'il prenait le plus plaisir à conter.
Pour faire excuser ses frasques, Santeuil usait
d'une plaisante raison vis-à-vis de ses supérieurs.
La nature, disait-il, l'avait doué de passions tellement
impétueuses, que si on leur bouchait toute issue, il
tomberait infailliblement dans la galanterie.
Bien que le prieur de Saint-Victor aimât mieux
encore le voir taxer de folie que d'impudicité, ce-
pendant il était quelquefois obligé de sévir. Après
I I I I [..
une forte réprimande méritée pour ses inexactitudes,
Santeuil est un jour condamné à se donner la disei-
pline.
Le lendemain, de grand matin, le prieur VOÎ1
trer le coupable en chemise. 11 reste stupéfait.
« Pardonnez-moi, mon Père ! dit Santeuil. Me
voici comme Adam en état d'innocenc
On ne pardonna point à ce pénitent par trop dé-
colleté, et il eut huit jours d'arrêt de plus.
Une autre l'ois, Santeuil, consigné dans sa cellule
pour une dispute de jeu, imagina de faire le mort
pour désespérer Ses supérieurs. On frappe à la porte,
OH L'enfonce en voyant qu'on n'obtient aucune ré-
ponse, et on trouve Santeuil étendu raide et froid
sur le carreau. Les religieux accourent. On fait
cercle autour du prétendu cadavre sur lequel le
pauvre prieur pleurait encore plus que les autres,
s'accusani de l'avoir poussé à bout par ses rigueurs.
Enfin un des moines lui ayant crié à l'oreille » Dis-
moi, pauvre ami Santeuil, es-tu bien mort
lui-ci ne put retenir un éclat de rire qui consola
semblée.
Il adorait les serins, et il en avait un blanc qui lui
axait coûte vingl écUS. GrOfSe somme pour un a\are!
Toujours il demandait au cellerier de la commu-
nauté quelques friandises pour 38 men Im-
portune, celui-ci refuse une lois deux, œufs dl
Voilà Santeuil en colère, roulant de gros yeux,
niant ses poings et criant d'une voix menaçante :
s
iyO . S'ANTEUIL.
Numquïd Santolius non valet ova duo ? (Est-ce que
Santeuil ne vaut pas deux œufs?)
Il n'est pas besoin de dire que le frère cellerier
composa.
Dès qu'il s'agissait de ses oiseaux, Santeuil bra-
vait tout. La reine d'Angleterre ayant un jour visité
Saint-Victor, une dame de la suite poussa le sans-
facon jusqu'à prendre dans la volière le serin le plus
beau ; elle le cacha dans un endroit qu'elle croyait
sûr, mais elle comptait sans l'œil du maître qui,
peu soucieux de la noble assistance et des cris de la
dame, reprit son serin en la place où il était caché.
Pour un homme colère , il supportait parfois
d'assez mauvaises plaisanteries. Un M. Daugeois
l'avait invité à passer quelques jours dans une mai-
son de campagne. Pendant la nuit , on enlève le
haut-de-chausses et la soutanelle de Santeuil, et on
les fait rétrécir pour les rapporter ensuite dans la
chambre où il dormait. M. Daugeois vient y frapper
ensuite de grand matin pour ne pas lui donner le
temps de la réflexion.
« Avez-vous bien dormi ? » demande-t-il en ré-
veillant Santeuil.
— Pas plus qu'il ne faut, répond celui-ci en se
frottant les yeux.
— Vous êtes donc malade ?
— Point du tout.
— Cependant, je ne vous trouve pas bonne mine. »
Santeuil proteste qu'il ne s'est jamais mieux
porté ; il saute hors du lit pour s'habiller. Mais son
haut-de*
lite qu'elle craque à Pemn
chure. Santeuil sur i remet au lit devant lequel
Dongeois statii i nu de noureau q
observe nh gonflement de sinisti .. I mé-
decin arrive, avec ttructions secrètes : li
le pouls de Santeuil , examine la langue
le cas grave.
•• Cependant, |e rien, balbutie S
— Tant pis! repart le nu que
le mai le la perception exacte Je ce qui
1! .s'ensuit i lition de la comédie de
Pour nac. On clystérise, on ivre
. qui ne se ranime un peu qu'a
purgation un grand . v in
de Madère. Au bout d'une heure, i! . que la
médecine ne produit pas d'effet, et il de
. 1 .e docteur accourt de D
l eau.
Que entea»vous maintenant ? dit-il.
— ( ne grande chaleur.
— Bon! On va vous administrer une limonade
ante. »
Arrive une bouteille devin blanc. La i
vie ce dernier remède éclaire (OUI ;i tau Santei il,
se lève brusquement en criant :
« .le cois qu'on se moque de moi I
Puis il se mu a chanter et .1 danser de i
taire p i-ner
172 SANTEUIL.
Une mystification atroce, si elle était vraie, serait
celle dont parle Saint-Simon , qui accuse le duc de
Bourbon d'avoir causé par imprudence la mort de
Santeuil en versant du tabac à priser dans son verre.
Mais les rapports des témoins oculaires s'accordent
pour déclarer que le duc n'assista même pas au der-
nier souper de Santeuil.
La Bruyère , qui connaissait bien Santeuil , l'a
peint dans ses Caractères sous le nom de Théodat.
Le portrait est admirable de vérité. Bien qu'il ne
fût pas flatté, son modèle le goûta, et le président
Bouhier dit avoir vu entre les mains de La Bruyère
une lettre de remercîment signée Votre ami Théo-
dat, fou et sage.
Allusion aux lignes où l'auteur des Caractères
avait écrit : « Il parle comme un fou et pense
comme un sage. »
Plus tard, lorsqu'il mourut dans un voyage à
Dijon, son corps fut réclamé par les chanoines de
Saint-Victor. Pour ne point payer des droits consi-
dérables à tous les curés sur le territoire desquels
le corps devait passer, on s'avisa d'emballer la bière
dans une caisse ordinaire , sur laquelle on écrivit :
Marchandises mêlées.
Dernière et fortuite ironie du destin qui semble
avoir voulu faire ressortir le mélange singulier de
défauts et de qualités qui caractérisa ce poëte ori-
ginal !
l.'\ ioi R i , ; \ N ' i .
L'APOTRE JEAN JOURNET
Les documents ne manquent pas ici. En dehors
des nombreux articles des petits journaux dont Jean
Journct faisait la joie, M. Champlleurv lui a con-
sacré un des meilleurs chapitres de se Excentri-
Ques;)'y ai relevé de bien amusantes histoires, et
j'en ai donné ici quelques-unes. Puis, quatre ans
avant sa mort , .lournet , lui-même , a patroné une
sorte d'autobiographie qui n'est point à dédaigner.
— Sans elle, nous ne saurions pas qu'en i — • » -^ , le
père de l'apôtre était maire de (larcassonne, « cette
cité-pépinière de coeurs intrépides. •>
I .'éducation du fils d'un premier magistrat muni-
cipal ne pouvait être négligée. Néanmoins, le jeune
Journet se montra peu digne de cette première
culture.
h si ses professeurs vivent encore, dit avec une
te d'orgueil la biographie sus-nommée . — ils
pensent attester qu'ils n'en tirèrent jamais le moin-
dre devoir ni la moindre leçon... 11 resta quarante
1 74 LAPOTRE JEAN JOURKET.
ans sans songer si la langue française avait des
lois. »
Tout en laissant sommeiller ses connaissances
grammaticales, Jean Journet fut tour à tour carbo-
naro, soldat, pharmacien, fleuriste, et apôtre. —
C'est surtout en cette dernière qualité qu'il s'est fait
connaître...
Apôtre singulier, car les fouriéristes pour lesquels
il prêchait le traitaient de fou ; lui-même les inju-
riait, demandant hautement la suppression de leur
organe « insidieux et infernal » la Démocratie paci-
fique. — Pour lui, le journal, qui avait eu le tort
grave de refuser ses poésies, coûtait trop d'argent
et' n'amenait pas assez vite la construction de l'édi-
fice phalanstérien. Comme lui, il fallait faire à la
bourse des souscripteurs un appel plus direct, il
fallait frapper à toutes les portes , réveiller les en-
dormis, terrasser les incrédules.' On devine combien
de promenades et combien de vicissitudes l'atten-
daient, car nos populations modernes sont trop civi-
lisées pour mordre aussi vite à l'apostolat.
Plus d'une fois, les Pharisiens lui apparurent
sous la forme de quatre fusiliers et d'un caporal.
A Toulouse, des étudiants dérangés dans une
partie de dominos envoient Jean Journet au poste
du Capitole.
A la salle Pieyel, pendant un concert qu'il a trou-
blé par ses harangues, les domestiques et les gardes
municipaux de service l'auraient, comme les Tou-
lousains, envové au poste de la rue Cadet, si, par
!. \ I'Oïk i. j i. \ \ JOUR NET.
une inspiration sublime, L'apôtre ne sciait placé
hautement sous la protection des dama»
I! est moins heuieu\ .1 l'Opéra er au 'I fi
Français qu'il inonde de brochures de propagande,
au beau milieu de deu\ représentation
foi . on le conduit à Bicétre, et il se voit condamné
comme fou, aux douches et aux lavements d"ai
fœtida, lorsque les sollicitations de M. Montgolfier
l'airachenl à ce traitement par trop rigoureux. Il
faut lire clans !a notice de ses Chant S fninwniicns U
récit tragi-comique Je ces diverses aventi m . h
saurais trop le recommander aux curieux.
S'il opérait sur les masses , L'apôtre ne négligeait
pas les grandes individualités. Pas un personnage
connu qui ne reçût sa visite; mais là encore, coin
bien de cruels mécomptes! — «> Si dans cette hor-
rible époque, écrivait -il désespéré, il nie restait
encore un sourire à utiliser, je remploierais vo-
lontiers à l'encontre des procédés dont je suis
l'objet. Le poe'te méconnaît l'apôtre, le philosophe
méprise le poëte, l'écrivain me consigne ■> la porte,
le députe philanthrope ne s'occupe pas de questions
des... . Lmen / »
\ ictor Hugo, cependant , avait reçu Jean Joun
qui lui avait écrit modestement : — ■ Vous chet
chez la gloire, suivez-nou Q nze jou
fortes et vous verrez. «
( \M in avait 'pris la peine de lui | M lettre
fort reli in a : i • 1 vailles . M
I76 LAPOTRE JEAN JOURNET.
rêvez pas quand vous souffrez, pensez à Dieu et non
à la régénération sociale. »
Mais Mme Sand avait été plus récalcitrante, comme
le prouve cette autre adjuration de l'apôtre : —
« Vingt fois je me suis présenté inutilement chez
vous pour toucher votre cœur, éclairer votre esprit. »
Et Lamartine!... Ah! Lamartine!!... C'est encore
pis — « Poète, — lui écrit Jean Journet, — poète!
à bas l'hypocrisie!... Assez de semblant de religio-
sité. La farce est jouée. Etoile nébuleuse, il faut
s'éclipser ! »
Il fallait des gardiens avisés pour protéger contre
les assauts d'un visiteur si tenace. Le pauvre Casi-
mir Delavigne en fit un des premiers l'expérience.
Trois fois, il avait fait répondre qu'il était souffrant.
« On ne peut être si longtemps indisposé. Il faut
vivre ou mourir, » — s'écrie Journet en pénétrant
de vive force dans le cabinet de Casimir, qui demande
troublé :
« Qui êtes-vous, monsieur?
— Je suis l'apôtre !.... Avez-vous lu ma brochure?
— Non, monsieur.
— Où est-elle? Qu'on la cherche. Je la veux. »
Subjugué, le chantre des Messéniennes obéit. On
trouve dans le panier les Cris et Soupirs de Jean
Journet... Je laisse à penser quelle sortie il fit sur
cette découverte.
Le pouvoir ministériel ne diminuait rien de ces
allures impérieuses. Il obtient un jour, par fortune,
l. \ POT !< E JEAN JOUR]
audience du .secrétaire général de l'instruction pu-
blique.
Des le début, ce fonctionnaire voit le gouffre dans
lequel il allait tomber, il essaie <,Wn imposer au
Visiteur en disant d'un air presse :
SereZ-VOUS long, monsieur.'
— Très-long.
— Beaucoup de personnes attendent.
— Que lait le nombre de ces personnes devant
les trente mille victimes au nom desquelles je
parle
Désespéré, le secrétaire général, en feuilletant un
dossier, l'invite à parler. Mais l'apôtre ne le voulut
point avant que le dossier ne lût remis en place et il
tint parole. Son discours lut immense.
La propagande rendait l'apôtre féroce. Le jour où
il vint se présenter chez le colonel Bory de Saint-
Vincent, Oïl répond que le colonel est alité et qu'il
dicte son testament au notaire. -• Jean Journet
s'élance et vient crier aui oreilles du malade : —
« Vous pouvez encore sauver le monde
Le pauvre colonel souscrivit, mais icrip-
tion mourut avec lui, une semaine api
Bien que M. Alexandre Dumas vive encore, s
nation fut non moins illusoire que celle i de
Saint-Vincent. L'histoire de cette donation est .1
curieu se.
Visité et prêché par L'apôtre en son te de
Saint-Germain, notre illustre romancier '.:
avec effusion : « Apôtre, êtes .Je
.
IjS L'APOTRE JEAN JOU-RNET.
veux mettre votre vieillesse à l'abri des besoins les
plus vulgaires. »
Et il lui confia ce précieux autographe dont
M. Champlleurv a, le premier, publié le texte :
A M. Jules Dulong, agent général des auteurs dramatiques.
Mon cher Dulong,
Je veux faire une bonne action. Il faut que vous m'aidiez-
Je vous adresse M. Jean Journet, l'apôtre de Fourier. — Je
crois à certaines parties de sa doctrine, mais je crois surtout
à la probité', au dévouement et à la foi de celui que je vous
adresse.
Je désire lui constituer sur mes droits, et je croîs la chose
possible, une petite rente de cent francs par mois, — jusqu'à ce
que la société puisse faire quelque chose pour lui.
Il touchera directement chez vous et vous me compterez les
reçus comme argent.
Ceci restera entièrement entre nous deux.
« A vous de cœur,
Alexandre Dumas.
Dieu et Fourier savent si Jean Journet fut heu-
reux... tant qu'il ne vit pas M. Dulong, mais celui-ci
dut lui apprendre qu'il fallait patienter longtemps,
toujours peut-être, les droits de M. Dumas étant
hypothéqués déjà par un trop grand nombre de
bienfaits.
L'apôtre pouvait, il est vrai, porter le fait à la
connaissance de son protecteur, mais qu'eùt-il pu
faire, sinon l'éclairer inutilement sur l'inefficacité
de ses intentions généreuses ? Jean Journet avait le
cœur trop haut. Il prit donc l'intention pour le
L APOTRI .1 i I
. ci il continua de plus
parole.
Cette vraie parole se répandait en ions liens,
toute heure. 11 déclamait au café, i; ' ait au
restaurant, toujours distribuant ses petites bro-
chures. La propagande ne plaisait le
monde, et, bien souvent, on le mellail à la porte
sans égard aucun pour ses air
Un certain soir, passant rue I c heures,
mon ami D. voit la porte d'un estaminet s'ouvrir
iquement et donner passage au c Am homme
littéralement projeté sur le trottoir.
» Mais on ne met pas ainsi les gens dehors,
dit 1). au limonadier. Vous Pavez peutn
>mmê.
— Ah ! \ous ne le connai rép
celui-ci. Ce I un enr gd qui eml
clients, n
Plus humain, h. veul rdeveT Jean lournet,
lit lui qui restail étendu en
cris.
■ \ a-t'en ! crie l'apôtre en délire. Va-t'en, num-
chard ! »
Il fallut réclamer le Concours v;' rit de
\ ille , au bras duquel i!
;rommelant : uni
forme
( .\ »t encore chez les ho .1 tu;
Le plus poliment. A
l8o L'APOTRE JEAN JOURNET.
ché de Montpellier. Il y avait réception le jour où
l'on vit arriver un homme peu vêtu, disant d'un ton
bref : « Je veux voir Monseigneur. Annoncez
l'apôtre ! »
Et il entre en déclamant :
Réveillez-vous., lévites sacrilèges,
Ivres d'encens dans la pourpre endormis.
Le Saint-Esprit m'a dévoilé vos pièges,
Il va saper des sépulcres blanchis.
L'évêque entendait la plaisanterie ; il laissa Jean
Journet fulminer paisiblement, en vers et en prose,
ses accusations contre le clergé ; il écouta ensuite
l'exposition de la théorie de Fourier, et il termina
son œuvre de charité chrétienne en faisant acheter
à l'assistance une collection des petites brochures de
l'apôtre.
En je ne sais plus quelle autre ville du Midi, Jean
Journet tomba sur un prélat plus bref. Au point de
vue laconique, leur entretien fut curieux.
«Qui êtes-vous ? demanda cet évêque à Jean
Journet.
— L'apôtre.
— Que voulez-vous ?
— L'harmonie universelle.
— Par quel moyen?
— Par le moyen de cette brochure.
— Combien ? fait l'évêque en prenant le fascicule.
— Quarante sous.
— Voici cinq francs. Rendez-moi la monnaie. »
i.'\ PO I
Bien qu'il ne Tût pas facile à démonter, L'apôtre
ne trouva rien à dire de plus, et il dut battre en
retraite.
Les ateliers de peinture étaient l'arène favorite de
Jean .lournet. Il y avait là plus d'air, plus d'espace,
plus de pipes à fumer. En l'ait d'excentricités, on
pouvait tout se permettre vis-à-vis d'un auditoire
gouailleur, mais ne haïssant point le paradoxe.
Plus rares et moins faciles à dominer étaient les
cénacles littéraires. 11 en était un surtout OÙ la \ertu
de l'apôtre fut mise à de dangereuses épreuves. Je
Veux parler de celui qui se réunissait volontiers chez
un modèle nommé Mariette, dont les Aventures ont
eu les honneurs de plusieurs éditions. La maîtresse
de la maison était une femme d'esprit qui, sans au-
cune instruction d'ailleurs, ouvrait volontiers son
Logis aux assemblées littéraires. Là, se groupaient
des écrivains dont La renommée a depuis passé les
ponts, comme on dit, sur la rive droite, de toute
chose adoptée par le monde parisien. Au milieu
d'eux, Mariette allait et venait dans un appareil :
Léger, vaquant au besoin du ménage avec autant de
liberté que si elle n'avait pas eu le plus petit soup-
çon de congrès.
Introduit dans ce cercle, Jean .lournet ne perdait
guère l'occasion d'\ venir étaler la doctrine. I
grandes théories avaient Le privilège d\ les
railleries vie Mariette qui en taisait justice s-uis
avoir be oin de prononcer un seul mot< 11 lui suiii-
î82 L'APOTRE JEAN JOURNET.
sait pour cela de recommencer l'histoire éternelle
de la femme et du philosophe.
Au plus beau moment, sans laire de bruit, la
femme venait s'asseoir tout près, très-près du phi-
losophe, elle lui faisait les doux yeux, elle passait à
deux ou trois reprises, les doigts dans une cheve-
lure rebelle... et rougissant, fasciné, l'orateur pa-
taugeait de telle sorte que toute l'assemblée se
chargeait de la péroraison par un éclat de rire
homérique.
Les vers de l'apôtre sont épars en de nombreuses
brochures. Tous les six mois , il fallait recevoir de
lui un cahier de quelques pages imprimées dans la
banlieue sous le titre le plus retentissant possible.
Le seul recueil capital fut celui des Chants harmo-
niens, qui parut en 1857. On lisait sur la première
page :
AUX SOUSCRIPTEURS
DIEU, LE GENRE HUMAIN, L'APOTRE
RECONNAISSANTS.
La liste offre , fraternellement confondus , les
noms de Nadar, Jean Gigoux , Ponson du Terrail,
Nanteuil, Ponroy, Frédéric de Reiffenberg fils, Au-
guste Galimard , Flandrin, Baron, Félix Mornanu,
Plouvier, Scholl, Mario Uchard , etc. — M. de Vil-
lemessant , lui-même , a donné ses dix francs au
poète harmqnien.
Parmi ces nombreux Mécène, beaucoup n'en
étaient pas à leur première obole. Plusieurs avaient
l'ai i
naître. ( .' insi qu<
Nadsr avait répandu déjà une superbe pi >hte
Je Jean .loumci. Poiti cheveux I
. veux renversés t
sent L'apôtre détache de
C urbet l'avait aussi peint en pied, panant ù pied,
: au dos et bâton en main, pour conquérir le
monde. C partie des trente-huit toi
qui con m la premî particulî
Av> maître peintre, en [855.
On ne peut guère apprécier Pœuvre poétique de
L'apôtre. Ce qui frappe chez Lui, c'est La solem
avec laquelle il suit la tradition de Jcrémi. I '
une Lamentation perpétuelle. Le genre humain ne
vaut pas une chiquenaude. Les mini
vampires affamés; Les dé lateurs fu-
nèbres; les prêi teurs ; les philo
des êtres stupides; le. artistes, des pis.
Pofite, il ne fait pas de grâce aux pbStes qu'il é<
en détail. L'école mystique, Lamartini
pour Lui qu'un an bardes àé(
de Musset et les sceptiques sont des aveugles bo
de vanité. En 1841 , il s'attaque au roi dans Ana-
thèm
El je vois le monarque entouré de vaul
Déchirant sans pxiii ne.
Mais il est plus c pour la pt<
laquelle il
j'étais reine t
184 L'APOTRE JEAN JOURNET.
C'est qu'avec ses airs farouches , l'apôtre ne dé-
daignait point, à l'occasion, de correspondre avec la
Cour. En 1857, il dédiait YÈre de la femme à l'Im-
pératrice, qui a dû être émue en lisant ce vers :
Je ne vois plus que vous qui puissiez nous sauver.
C'est aussi en 1841 qu'il adressa au journalisme
encroûté cette ode dans laquelle il n'a pas de cou-
leurs assez noires pour peindre le folliculaire fran-
çais :
Renard et tigre tour à tour,
Protée aux allures funèbres,
Il frémit à l'éclat du jour,
11 gouverne par les ténèbres.
A la fin de chaque strophe, se trouvait placé le
refrain : Levons-nous ! écrasons l'infâme!
Mais rien ne dépasse la pièce qu'il adressa, la
même année, aux académiciens fossiles . En voici en-
core quatre vers :
Vous dormez, lâches sentinelles!
Dans votre sommeil léthargique,
L'esclave s'armant de ses fers,
Va broyer votre âme impudique.
Ces fers broyant des âmes impudiques peuvent
donner une idée de la forme affectée par Jean Jour-
net , bien qu'il se prétende inaccessible aux vains
jeux de la phrase. — Chez lui tout est d'une véhé-
mence ultra-biblique. L'indignation est son état or-
dinaire. La colère le prend souvent, et quelle co-
lère ! Il ne parle pas, il crie. En 1840, il rime ses
i \ POl RI N kK IOI RNJ i .
Cris et Soupirs. En 1841 , c'est le tour de ses Cris
de douleur. En [846, il a repris haleine et pousse'
à la fois un Cri d'indignation et un Cri de délivrance*
L'année 184g nous vaut Le Cri de détresse. — I otal :
cinq cris différents, sans compter tous ceu\ que nous
oublions.
Dans les dernières années de sa vie surtout, Jean
Journet ne dut pas conserver de grandes illusions
sur la mise en pratique de ses théories. Vavait-il
pas d'ailleurs l'ait partie du phalanstère de (liteaux
subventionné par un Anglais fouriériste et dirigé par
une femme, M""' Gatti de (jramond : Dès la réalisa-
tion inespérée de ee ré\e, Jean Journet avait reçu'ce
qu'on appelle un coup d'assommoir. M1'"5 Gatti ne
l'avait jugé bon qu'à jouer le rôle de bûchiste lise/
scieur de bois dans la communauté ; elle lui avait
interdit de plus toute elucubration poétique. Quelle
chute pour l'apôtre triomphant! Se trouver réduit
à rimer en cachette comme un écolier.
lS6 LE MARQUIS DE SAINT -CRICQ.
LE MARQUIS DE SAINT-CRICQ
Ce marquis fut un excentrique heureux.
Ses moindres farces ont été commentées par la
presse contemporaine, — publicité qui ne fut jamais
sans charme pour lui, si j'en juge par l'ostentation
qu'il apportait dans ses récidives. Paris est, du reste,
la ville du monde où il est le plus facile de faire
parler de soi lorsqu'on veut marcher sur les traces
de notre héros. Il y a tant de gens qui cherchent à s'y
amuser, et il y. en a si peu qui consentent à divertir
autrui.
Les singularités de M. de Saint-Cricq se sont pro-
duites sur deux arènes privilégiées : — le café et le
théâtre.
Le théâtre le voyait arriver le premier et partir le
dernier. Cricq prenait souvent une loge pour lui
seul, et il y donnait bravement la comédie, interpel-
lant les acteurs en scène et jugeant à sa manière la
pièce représentée.
li d Scribe presque autant que 1
constitutionnelle. Los jours où on jouait do S
il s'asseyait à l'américaine en m renversant
t'auteuil ci en plaçant les pieds sur le balcon Je 1.
log si façon de : il répondait
. que la littérature Scribe était bonne
^\v ses hottes.
lui qui lit lui soir en plein Thcitrc-i
ce e proclamation ta.
te mille francs pour l'auteur.
ivec ; 'en e mille francs, il ne pourra plus dire que
le besoin de noanger lui fait Elire d'aussi mauvaise
pièces. »
Le docteur Ycron semble avoir été témoin d.
esclandre, car il v tait allusion dans se ^
seulement, il varie sur le chiffre de la somme de-
mandée qu'il porte à plus de deux cent mille francs.
C'est ausssi M. de Saint-Cricq qui a le
r une chaufferette à l'Odéon. Prote
éloqi
S - It, il gûtfl 1;; chose en voulai
■m- dont le jeu était ch<
réchaufl ille.
Et il sévit expulsé de l'( I
Franc H . comme duthéàti ' - rtin
1 d ■ ,< .la, pendant le chol
demandes exorb
tanis.
Se^ d(
Expulsé d. ille pou
LE MARQUIS DE SAINT -CRICQ.
donna la peine de recruter quatre-vingts joueurs
d'orgues de Barbarie , à seule fin d'humilier les qua-
tre-vingts musiciens de l'orchestre. Une fois organisé,
et, non sans peine, ce petit corps d'armée cerna le
théâtre et commença , .sur le signal de son chef, le
plus monstrueux charivari qu'on eût jamais entendu.
J'aime mieux la vengeance qu'il tira certain soir
des procédés du Théâtre-Français. On l'avait mis
à la porte au nom de l'ordre public. Pendant toute
la soirée, il raccole, paye et renvoie tous les fiacres
des environs. Trois minutes avant le dénoûment de
la dernière pièce, il repasse devant le contrôle désert,
s'insinue dans les couloirs et revient se dresser sur
sa stalle comme un joujou à surprise, en criant à
l'auditoire :
« Vous êtes trop bêtes ! Vous ne trouverez pas de
voitures en sortant, et il pleut à verse ! »
Bien que ce dernier tour soit joli , on est fondé à
craindre que le récit n'en soit pas rigoureusement
vrai. En remontant aux sources, je trouve dans un
vieux numéro de la Semaine, une version plus an-
cienne du même fait; elle est due à M.Jules de Saint-
Félix, qui lui donne une date certaine (i835), et elle
présente des variantes tellement circonstanciées que
je dois les recommander ici:
Saint-Cricq aurait tout bonnement parié au café
de Paris que, par une soirée de pluie, il priverait de
voitures tous les spectateurs sortant sans équipages
à eux du Théâtre-Français. Il avait parié de plus
que, le même soir, tous les soupeurs du café de
Paris ne boiraient pas une goutte d'eau.
LK MARQUIS S
Dans !;i soirée convenue, Les spectateurs du 'I héâ-
tre*Français ne purent, en effet, profiter des voitu-
res stationnant place du Palais-Royal. Elles étaien'
tontes retenues; pas une ne voulut bouger, et l.i
foule des bourgeois faillit faire un mauvais parti ..
cochers.
Cependant, les fiacres rides s'ébranlèrent à un
moment donné, prirent la direction du boulevard
des Italiens, et vinrent, a la file, se ranger devant le
café : le convoi était mené par un nacre jaune tapi
de velours rouge, duquel Saint -Cricq descendit
triomphalement.
Se plaçant ensuite sur le seuil du café, il frappa
trois fois dans ses mains. — • Au cri de : Partes !
deux cents liacivs environ roulèrent dans toutes les
directions avec un bruit de tonnerre.
Mais ce n'était pas tout.
Après s'être ménagé cette belle entrée, Saint-
Clicq pénètre dans le salon commun. I ne \ i
taine de personnes y soupaient. - Elles n'ont
d'yeux que pour notre parieur en l'entendant de-
mander, pour tout potage, une carafe ^Wwu el en Le
voyant soumettre une goutte d'eau de cette c
à L'observation d'un microscope portant'. Apres
quelques minutes d'une contemplation silène suse,
Saint-Cricq se lève, et, s'adres ant a La dame de
comptoir :
« Madame, dit-il, il m'est impossible de
celte eau... Yo\e/ !... »
La dame risque un coup d'œil et pousse un cri
90 LE MARQUIS DE SAINT -CRICQ.
d'effroi répété par tous les assistants qui viennent,
tour à tour, contempler les dragonneaux hideux visi-
bles au microscope dans l'eau proscrite.
Le premier instant de dégoût passé , on se mit à
rire. Mais l'impression était restée, et on la noya ce
soir-là dans des flots de vin de Champagne. Personne
ne toucha aux carafes.
M. de Saint-Félix ajoute qu'on dut ramener ce
soir-là M. de Saint-Cricq chez lui, — dans un seul
fiacre.
Au temps de sa splendeur, le marquis avait un
coupé au mois, mais cela ne l'empêchait pas de faire
ses courses à pied. — Son équipage suivaic.
L'hiver, quand il avait attrapé un rhume, il trou-
vait le coupé trop froid et préférait un fiacre préa-
lablement chauffé par l'haleine de quatre commis-
sionnaires qu'il y renfermait pendant une heure,
toutes glaces levées.
Mais les cochers n'en étaient pas toujours quittes
à si bon marché.
L'un d'eux voit un jour M. de Saint-Cricq monter
dans son véhicule en disant : — « Prends les bou-
levards, et toujours tout droit ? »
A la Bastille, la voiture s'engage dans le faubourg
Saint-Antoine ; elle arrive à la barrière du Trône.
« Allons-nous plus loin, bourgeois ?
— Va toujours, il y a un bon pourboire. »
Le fiacre traverse Saint-Mandé. Aux environs de la
Tourelle , le marquis fait arrêter dans le bois , non
loin de l'allée fameuse où brilla le couteau du san-
DE 5AI
guinaire Papavoine; il prie sonautomédon d
cendre, et il lui dit, avec une douceur exq
jours comme Papa\oine :
« Je \ais faire ton bonheur en le brûlant la
eervelle. ■>
Et le cocher île (aire galoper ->cs che\au\ pour
échapper aux mains de cet assassin monomane.
Il y a encore la mystification de la baignoire.
Saint-Criçq commande des bains dan-, les établis-
sements de son quartier; tous doivent arriver à sou
domicile pour la même heure. Au moment fatal .
présentent une, puis deux, puis quatre, puis six,puis
huit voitures de bains. La Cour est encombrée de
baignoires, l'eau ruisselle dans l'escalier, les garçons
ie disputent et la tête du concierge se pe\\\.
Enfermé dans sa chambre, et tapi derrière la per-
sienne, Saint-Cricq observe et jouit...
I ne autre lois, Saint-(!ricc| recrute trente et un
fiacres à la Bastille, il en une -seule colonne
e]ui règle sa marche sur la sienne; il était mû
dans le premier.
En lace du perron de Tor'.om . la procession s'ar-
rête, et Saint-Cricq se t'ait apporter trois glaces.
Tins, déclarant bien haut que la chaleur était insup-
portable, il avale la première glaci
autres dans ses bot
chroniqueurs ont affirmé que I
à l.i vanille et à l'ananas, mais ce point d'hist
ne me paraît pas encore bien :
I92 LE MARQUIS DE SAINT-CRICQ.
D'après M. Yriarte, qui a beaucoup étudié M. de
Saint-Cricq, ces consommations de glaces à propos
de bottes se renouvelaient souvent.
« Il s'asseyait devant Tortoni, demandait une glace
à la vanille et une glace à la fraise ; puis , rassem-
blant ses idées un instant, se déchaussait sans façon
et versait consciencieusement sa glace à la vanillle
dans la botte droite et la fraise dans la botte gauche.
Quand il lui arrivait de se tromper, il maugréait
tout bas en reconnaissant son erreur, vidait ses
bottes et redemandait deux autres glaces en répé-
tant jusqu'à l'arrivée du garçon :
« Glace à la vanille, botte droite !
« Glace à la fraise, botte gauche! »
Ne nous étonnons plus si le marquis de Saint-
Cricq avait reçu le surnom populaire de père des
fiacres.
Son chapeau gras et son double carrick à trois
collets ne juraient pas avec cette qualification. Le car-
rick abritait un gilet, un pantalon et une redingote
pleins de taches. Il est vrai que M. de Saint-Cricq
avait pour rehausser ces dehors peu soignés, une
tête assez aristocratique, une grande agrafe d'argent
au collet, et, à la main, son énorme bague cheva-
lière à l'écu portant une croix fleurdelisée, avec
deux lions pour supports. L'écusson était reproduit
sur sa carte de visite, au-dessus de six à huit lignes
de titres vagues comme chevalier de plusieurs or-
dres , membre de plusieurs sociétés savantes et
étrangères, etc., etc.
LE MARQUIS Dl
Il avait, ce qu'on appelle scientifiquement, l'appé*
tit dépravé.
Rogerde Beauvoir affirme l'avoiri u souper, au
Anglais, d'une salade de mâches et de betteraves, sau-
poudrées de tabac à priser. Il déclare de plus
qu'avant ce régal, le marquis, pour calmer ses mi-
graines, s'enduisait la figure d'un ailVeu\ mélange de
cold-cream, de tabac et de vin de Condrieu.
Un garçon de calé était chargé de la conservation
du pot de cold-cream, et, des qu'il était vide, il avait
mission d'aller le faire remplir chez le parfumeur
Lubin.
Cependant le tabac ne fîlt pas toujours mis par
Lui à toutes sauces. Il prisa pendant quelque temps
du sucre en poudre. Ce n'est pas le premier caprice
de priscur connu. Deux cents ans avant, M. de liul-
lion cultivait bien la poudrette.
Après Roger de Beauvoir, M. Yriarte a vu assai-
sonner une autre salade étrange. L'huile et le
vinaigre étaient remplacés par une tasse de choco-
lat, avec addition de sel et de poi\re.
( m accuse également Saint-Crieq de s'être nul sen ir,
au cale de Paris, des crêtes de coq entourées de tran-
ches d'ananas et de pissenlits.
Pour ne rien omettre, ajoutons qu'après un bain
rafraîchissant composé d'oseille et de chicorée, il
déjeunait volontiers d'une boîte de sardines arro
Dar \.\^ verre de kirsch et par plusieurs bols de C
au lait.
Lecaife Anglais payait asses cher l'honneur In-
194 LE MARQUIS DE SAINT-CRICQ.
signe de compter Saint-Cricq parmi ses clients. Dans
V Étincelle Roger de Beauvoir a laissé sur ce beau
temps des notes fort intéressantes qui reparaîtront,
je l'espère, avant qu'il soit peu.
Voici, entre autres, un épisode qui montre bien
la ténacité de notre mystificateur.
Le petit salon où il se rendait d'habitude était le
dernier du rez:de-chaussée. Cette pièce était préférée
par les beaux fils, — les jeunes seigneurs (comme on
disait alors), qui, revenant des Italiens en bas à jour,
cherchaient à souper chaudement. Cette prédilection
gênait Saint-Cricq dont elle dérangeait les habi-
tudes ; il remarqua les dispositions frileuses de la
bande et il s'en inspira bientôt pour chercher à
reconduire.
A force de patience, il organisa des cordonnets de
soie attachés au bas de la porte ouvrant sur la rue.
Les cordonnets aboutissaient à lui comme les fils
d'une araignée. Il suffisait de les tirer pour amener
d'affreux courants d'air qui faisaient hurler à tous
les porteurs de -bas de soie un : Ferme^ la porte!
continu.
Appelé par les violentes protestations de ses ha-
bitués, Delaunay, qui tenait alors le café Anglais,
vient donner le coup d'œil du maître ; il ne tarde
pas à mettre la main sur les lacs tendus par Saint-
Cricq, il lui reproche vivement sa perfidie, et, comme
le coupable le prend sur un ton plus haut encore,
Delaunay, poussé à bout, tire la chaise de son ha-
bitué pour précipiter sa retraite.
Tombé rudement à terre, Saint-Cricq sort pour
il MARQUIS •
Élire fabriquer, par le menuisier Le plus voisin, deux
béquilles sur lesquelles il se traîne en criant jusqu'au
cabinet du préfet de police, qui était alors M. G
i|uet.-- Il ne demandait rien moins que l'arrestation
immédiate de l'atlreux limonadier.
M. Gisquet econduisit poliment L'excentrique qui
de sa dernière ressource : il courut a l'Abbaxe-
an-Bois conter si peine a M"1 Récamier qui le con-
sola de son mieux, mais qui eut, de plus, .1 subir
une embrassade en Sjuise de remercimenls ; — une
embrassade au cold-cream et au tabac.
Mis .i la porte de tous les restaurants des houle-
Vards dont il avait exaspère la clientèle, Sainl-Cricq
chercha un dernier asile au Haiiqucl d Aiuicréon.
vis-à-vis du théâtre de la Portc-Saini-.Martm. C'est
la. qu'il lit certain souper dont la tradition ne périra
jamais.
Par une belle soirée de février, on allait fermer la
porte, quand le marquis s'insinue en reclam. ml un
filet aux Olives et des beignets de pèche. I e BJBTÇOn
apporte avec mélancolie un morceau de filet si ra-
corni qu'à première \ ne, Saint-Oicq demande un
huilier.
ail plus facile à troiner qu'un beignet de pè-
che. - L'huilier parait donc incontinent, mais le
garçon recule épouvanté en voyani son client
s'oindre d'huile à la mode le 3 lutteurs antiques.
• Il ne faul pas moins, s'cnail il. p • |UC
Un morceau pareil. »
Au fond . cette onction, dont on a t'ait grand brui t
I96 LE MARQUIS DE SAINT-CRICQ.
n'était qu'un variante de sa préparation au cold-
cream dont j'ai parlé déjà.
Après tous ces exploits, sur la malpropreté des-
quels je n'insisterai pas, il ne paraîtra pas surpre-
nant à nos lecteurs que M. de Saint-Cricq ait été
assez longtemps pensionnaire de la maison de santé
du docteur Voisin, qui soignait spécialement les
affections du cerveau.
Une maison de santé commode d'ailleurs, d'où on
pouvait sortir à sa guise.
Ainsi, notre marquis faisait de temps à autre ar-
river une voiture de poste à la grille. Il y montait
en équipage de chasse, avec l'intention bien arrêtée
d'aller tuer quelque gibier dans sa terre de Norman-
die. A peine installé, le chasseur s'endormait, le pos-
tillon, prévenu, faisait le tour du bois de Boulogne,
et revenait chez le docteur auquel M. de Saint-
Cricq déclarait avoir fait la plus belle partie du
monde et ne s'être jamais senti plus dispos.
C'est en sortant de chez le docteur Voisin, par un
jour de grande pluie, qu'il offrit l'hospitalité de sa
voiture à lord Seymour, surpris par le mauvais
temps sur la route deSablonville. — Hospitalité peu
écossaise, car il voulut, chemin faisant, lui emprun-
ter un millier de livres, et, sur les fins de non-rece-
voir du noble lord, il le menaça de se faire sauter
avec lui en approchant un cigare de sa provision
de poudre de chasse. — Lord Séymour dut s'exé-
cuter.
LE M kRQXJIS DE SAIN1 - KiJ
Tous ses emprunts n'avaient pas eu de prologue*
aussi féroces. Au cercle, il lui arrivait souvent
de prendre à part un ancien ami en lui dis. ml :
« VOUS savez, mon cher, combien ma famille me ra-
tionne, je suis Obligé de faire la cour à mon laquais
pour avoir un louis. C'est répugnant. Pour aujour-
d'hui, rendez-moi donc ce petit service. »
Les vingt francs obtenus, Saint-Cricq laissait pas-
ser une demi-heure et employait le même procédé
pour trouver un second préteur. Le beau coté de la
chose était qu'une fois nanti d'une somme a
ronde, il gagnait le boulevard et voulait faire lar-
gesse au peuple. 11 fallait la présence à'un valet tu-
tclairc pour arrêter la distribution et pour rembour-
ser les avances.
(/est à l'intéressante notice de .M. Yriartc que je
suis redevable de ces derniers détails.
M. de Saint-Cricq est-il bien mort }
Après i85o, tous les biographes «au paru le
croire, et je me rallierais à leur témoignage SI je
n'étais fort trouble par la lecture d'un ancien article
de M. de Menou, qui a raconte minutieusement
dans le Diable bottettX ^ en i S > - , les détails de deux
entrevues qu'il avait eues avec M. de Saint-Cricq, à
Toulouse, pendant l'automne de [856. Peut-être
le plus excentrique des marquis fait-il encore l'orne-
ment d'une avant-scène de province.
iq8 lutterbach.
LUTTERBACH
Lutterbach était un modeste tailleur de la rue
Saint-Honoré. Fatigué de croiser les jambes sur un
établi, il se créa a professeur de marche et d'exer-
cices physiologiques, hygiéniques et confortables. »
Ce nouveau métier était l'antipode de celui qu'il
avait exercé jusqu'alors. Pour accentuer davantage
la séparation, il rit paraître, en 1 853, une brochure
sur les différentes manières de respirer. Coup d'essai
triomphal, car il lui valut un article et une visite
d'Alphonse Karr, — Alphonse Karr que Lutterbach
connaissait de réputation « comme première plume
de France pour fronder les torts de la société. »
Ce patronage auguste décida de l'avenir du pro-
fesseur de marche.
Et alors on vit paraître coup sur coup divers
traités recommandables par des titres à sensation
tels que la Statique pour ne plus boiter sans le se-
cours des orthopédistes ; — les Moyens naturels
pour entretenir la chaleur aux pieds et aux mains ;
— la Révolution dans la marche ou cinq cents moyens
i i R B \ CIL
naturels pour ne pas se fatiguer en marebamt, ei
exercices physiologiques d'kjrgièue ei d'agrément
pour se conserver ei s'améliorer les cinq sont. Pi
5 Ira ne s.
Cenl sous pour cinq cents moyens naturels de ne
pas se fatiguer, sans compter le privilège inestima
ble de conserver ei d'améliorer son tact, ^a rue, son
ouïe, SOO Odorat Cl SOU loucher! cent sous, c'él
réellement ne pas trop demander. On acheta doiu
un peu le volume, et on en parla beaucoup dans le
petits journaux. Cette publicité axait bien quelques
allures railleuses, mais, enfin, c'était de la publicité.
et Lutterbacfa s'abandonna tout entier au charnu
d'entendre répéter son nom par des gens qui ne lui
avaient jamais commande ie moindre paletot.
Eli homme qui comprenait la plaisanterie, il alla
même remercier se* critiques et leur montra un
homme encore vert, aux dehors un peu prèles, à l'ieil
UI1 peu en!' )\w^.\ mais au sourire des plus aimables. ( )n
le questionna sur l'application de ses théories ; .s.ms
trop se taire prier, il consenti! a taire quelques-mu-
des m mieux res recommandées dans ses iiuv- I >•
lit cercle pour voir ce nouveau professeur exécutani
/a tourniquette, Li talonnette, /a moulinette, l'on-
doyante, et mille autres figures non moins agréable-
ment dénommées. L'imprimerie \ mtelain, ou il
liait corriger SCS épreuves, eut s.i part de ces s;
tacles, et les typographes chargés du soin deoompo
ser notre notice se SOUVienneW t a\ec bonheur
ifa> )ir\u Lutterbach en fonction.
200 LUTTERBACH.
Dès lors, il répudia son premier titre de profes-
seur de marche, qui sentait trop le terre-à-terre ; il
s'intitula « professeur de médecine naturelle spon-
tanée, » et fit paraître, en cette dernière qualité, sa
Physiologie hygiénique pour bien se nourrir avec
peu de nourriture, bien se désaltérer en buvant peu
et éviter V indigestion en cas de surabondance .
Tout ce qui touche à l'estomac étant de la plus
haute importance, je ne vois pas pourquoi je ne se-
rais pas utile à mes contemporains en propageant
quelques-unes des recommandations de Lutterbach.
Voici donc la formule exacte de l'exercice auquel on
peut se livrer en cas d'embarras des fonctions diges-
tives :
« Exercice dt la scie. — Il faut, étant assis, croiser le bas des
jambes, mettre les mains dos à dos, les fourrer entre les ge-
noux, les faire aller et venir, de même que la scie, en incli-
nant et relevant le haut du corps; pousser et tirer les main$
avec plus ou moins de force selon la pression des genoux, de
même que, pour la scie, lorsqu'elle pénètre dans le bois plus
ou moins dur. Puis la reprise d'haleine viendra soutenir la
poitrine et fortifier l'impulsion qui fait attirer à soi. Le frot-
tement des mains par vacillement causera moins de chaleur.
Pour varier la sensation, les mains descendent aux mollets ou
les bras pirouettent entre les cuisses. A table, la scie satisfera
au besoin pour raviver le jeu des sens, qui a sa part dans l'ac-
tion nutritive. »
Les recommandations précédentes ne s'adressent,
bien entendu, qu'aux gastronomes, aux repus de ce
bas monde. Quant aux consommateurs à bourse peu
garnie qui, loin de craindre les indigestions, en sont
réduits aux expédients les plus propres à tromper le
l rii! RBA< il. :u|
vide de leurs estomacs, Lutterbach est encore là
pour les sauver. Et pour cela il ne lui faut qu'un
simple légume : le haricot.
Si on veut bien nous suivre un moment dans la
cuisine de l'auteur, on verra tout le parti qu'il a su
tirer de ce légume si décrié dans les collèges et les
sociétés délicates.
Nous avons dirigé, dit-il, principalement nos expériences
sur le haricot, vu qu'il nourrit, fortifie et généralement platt
.m goût. 1 1 ne manquait pour le bien qu'on peut retirer de cet
aliment, que le moyen de le rendre bienfaisant à tout le
Dionde. A cet effet, devant soutenir Vélan de Tappétii pi>ur
augmenter la force digestive, nous disposâmes nos coi
liblesde maniérée taire notre repas d'un seul trait, en com-
mençant par la substance la plus limpide et comportant le
plus de chaleur, afin d'aider celle de l'estomac à ouvrir les \
les plus reculées et y faire pénétrer la nutrition. C'est ainsi
que dans le monde les plus courageux s'avancent et les autres
les suivent. En conséquence, un poêlon dans lequel avaient
cuit les haricots reçut des tranches de pain, ce qui transforma
la sauce en potage; puis une légère tranche de rôti cuit a l'a-
vance vint se tiédir sur les haricots.
Ce Simple repas ainsi préparé, et l'estomac bien disp
nous commençâmes par l'espèce de bouillon, le pain à la suite,
puis les haricots, pour finir par le rôti. Il nous est arrive, par-
outenu Vélan de l'appétit, de nous sentir
lue soulevé rien que par la puissance de li taie:
ainsi que l'on voit un ballon s'clevcr de plus eu plus .1 mesure
que le i^a/ y est Introduit.
11 est vrai que ce ballon plein de gai offre un p
ni; il peu! civ\ci\ mais runpcrturluMc M. l.ul-
terbach prévient toute objection :
202 LUTTERBACH.
« Mais, dira-t-on, l'usage de légumes comme le haricot,,
ne peut être continué sans causer de réchauffement et être
parfois incommode ! Nous répondrons : Le haricot agit sur le
principe échauffant des mauvaises humeurs; chassez les mau-
vaises humeurs, le principe fortifiant des haricots vous profi-
tera, et vous aurez moins de fermentations venteuses, qui
d'ailleurs sont utiles au corps quand elles passent libre-
ment. — Faisons connaître que l'on peut, pour les moments
opportuns, y donner cours au moyen d'une longue aspiration
cadencée en accord avec un mouvement saccadé du milieu du
corps. »
Du haricot et de ses conséquences atmosphéri-
ques, Lutterbach fut conduit naturellement à for-
muler une théorie nouvelle : l'Art de respirer,,
moyen positif pour augmenter agréablement la vie*
Je ne sais si les exercices respiratoires recomman-
dés dans ce livre sont positivement agréables, mais
ils sont, à coup sûr, très-compliqués. Il y a la na-
sale qui produit les effets du chloroforme et qui fait
passer les étourdissements ; il y a le rhume factice
qui rétablit la transpiration ; la toux gutturale et la
quinte factice qui préviennent les congestions du
cerveau ; la gravitation respiratoire qui soulage les.
poumons; le roulis élastique, conçu à l'imitation du
cheval et du chien qui se roulent sur le dos dès qu'ils
sont en liberté ; la manivelle hygiénique qui
donne à tout le corps des sensations bienfaisantes ;
la boussole qui fait tourner en tous sens de la façon,
la plus agréable, etc., etc.
Il y a même un chapitre qui aborde la guérisott
du poitrinaire. Ici, comme partout, il est un auxi-
liaire sur lequel Lutterbach insiste. C'est la gaieté.
.
« puissam moyen pour mettre en jeu la force vil
et par conséquent L'augmenter. Mais, ajoute-t-i)
avec beaucoup de sens, la gaieté ne se commande
conseillerons les exercices >ensitils, hy-
giéniques, par lesquels on peut â volonté se donner
des sensations agréables. Peut-être que ce système
cjue nous espérons perfectionner, est le moyen
guérison le plus certain pour un poitrinaire, p
(lette recette me bit songer à l'inimitable roman
d'Aristide Frôissart. 1 .à', se trouve, entre autres types
superbes, celui d'un jeune viveur, condamné par les
princes de la science à mourir dans un délai fixé. Il
mange gaiement son patrimoine pour n'a\oir rien '\
regretter dans cette vie. dépendant l'heure fatale
sonne, et le poitrinaire ne trépasse point; resté très-
\ i\ ant... mais complètement ruine, il atteste l'impre-
voyance de l'art et la clairvoyance des Lutterbach de
l'avenir.
A ce propos, je dois attester que notre professeur
était conséquent a\ec ses principes. 11 était gai quand
même, .le vois encore sa bouche dont L'éternel
sourire contrastait avec une figure naturellement
assez triste. Dans le dernier entretien que j'eus a\ec
lui, au mois de septembre [856, il déclarait qu'il était
sans cesse a l;i piste de toute sensation joyeuse, et il
assurait s'en très-bien trouver. Il préparait aloi
Médecine mécanique divisée entrais grandes leçons :
— leçons de beautéf leçons de santés /<■•
d'impressions agréables.
(le qui n'empêcha le pauvre Lutterbach de n
i ii" trois ans après.
204 LUTTERBACH.
Je ne sais si sa fille donne encore des leçons par-
ticulières auxquelles j'aurais donné beaucoup pour
assister. Que de promesses piquantes pour l'obser-
vateur étaient en effet contenues dans la simple an-
nonce de ce cours sans précédent dans les annales
de l'enseignement particulier.
« Avis. — Les dames peuvent s'adresser à la demoiselle de
l'auteur pour les leçons sur l'amélioration du visage. A tout âge
on obtient un bon résultat, mais seulement avec plus ou
moins de rapidité; d'ailleurs pour la sécurité des élèves, ils
peuvent ne rien payer avant d'avoir obtenu ce qu'ils dési-
rent. «
Je recommande les deux dernières lignes aux cri-
tiques les plus sévères ; elles leur prouveront que
Lutterbach put se tromper, mais qu'il fut de la plus
exquise délicatesse.
FIN
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